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Et, nous avons tous, du génie

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Pendant longtemps, le Maroc comptait sur les transferts d’argent de ses ressortissants établis à l’étranger et dont le poids dans l’économie nationale est devenu considérable au point de disputer la première place aux recettes du tourisme et des phosphates. Depuis quelques années, l’État s’est rendu compte que les transferts de savoir-faire valaient autant que ceux des devises. Toute une réflexion s’est enclenchée et des départements ministériels ont déployé des dispositifs pour encourager, structurer et tirer profit de cette nouvelle « manne ».

Et si les MRE pouvaient également transférer leurs idées ? C’est, en substance, le pari de FikraMRE, une initiative lancée en septembre 2026 par des MRE qui invite les Marocaines et Marocains du monde, à l’occasion des élections législatives au « bled », à proposer des idées concrètes pour le Maroc, notamment à partir de ce qu’ils ont vu, appris ou expérimenté dans leurs pays de résidence. Les contributions seront ensuite regroupées, structurées et destinées à alimenter un Livre blanc qui sera remis au prochain gouvernement.

Le dispositif a été volontairement pensé pour rester simple et accessible.  Nul besoin de business plan ni d’un CV en béton. Une idée suffisamment concrète peut tenir en quelques lignes. Une fois formulée ainsi, le principe de FikraMre paraît presque évident.

Des millions de Marocains vivent à travers le monde et expérimentent au quotidien d’autres façons de travailler, de se soigner, de se déplacer, d’étudier ou d’entreprendre. Autant d’expériences dont certaines pourraient être utiles au Maroc. Et nul besoin pour cela d’être chercheur, ingénieur ou chef d’entreprise. Un chauffeur de bus bruxellois peut avoir une idée sur les transports urbains, une aide-soignante au Québec sur l’accompagnement des personnes âgées ou un ouvrier agricole d’Almería sur l’irrigation. Toutes ces expériences, mises bout à bout, pourraient constituer une sorte d’immense observatoire marocain du monde. Après tout, une bonne idée n’a pas besoin d’un PowerPoint.

Le droit de se tromper

Il serait cependant prématuré d’attendre d’une première édition qu’elle soit représentative de toute notre diaspora et qu’elle produise une synthèse parfaitement aboutie. L’initiative est mondiale et multilingue, mais elle semble avoir germé dans un environnement essentiellement européen et francophone. Ses premières contributions pourraient donc en porter l’empreinte. Car le nombre ne fait pas tout.

Participer à ce type d’exercice suppose d’en avoir entendu parler, d’être relativement à l’aise avec l’écrit et le numérique, parfois d’avoir une expérience associative ou citoyenne et, surtout, de se sentir légitime pour transformer une observation en proposition. Une excellente idée peut donc exister à Madrid, Turin, Abidjan ou Doha sans jamais parvenir jusqu’à la plateforme chargée de la recueillir. Ce ne serait pas nécessairement un échec. Une première édition a aussi ce luxe de pouvoir se tromper et d’apprendre de ses erreurs pour la suivante. À condition qu’il y ait une deuxième fois.

C’est peut-être le premier souhait que l’on peut formuler pour FikraMRE, que cette première édition ne soit justement que la première. Une consultation annuelle permettrait d’apprendre de l’expérience précédente, d’aller chercher les pays ou les catégories sociales moins représentés, de toucher davantage les deuxième et troisième générations et, progressivement, d’élargir le cercle.

Mais surtout, les Livres blancs commenceraient à constituer une mémoire. On pourrait voir quelles préoccupations reviennent, quelles propositions disparaissent, lesquelles ont été réalisées, reprises, expérimentées ou laissées sans suite. Et c’est là que cette sympathique boîte à idées pourrait devenir beaucoup plus intéressante qu’elle n’en a l’air.

Que fera l’État de toutes ces idées ?

Un Livre blanc peut être reçu, salué puis rangé. Dix Livres blancs successifs sont plus difficiles à oublier. Une proposition qui revient, année après année, finit par laisser une trace. Que devient une idée formulée en 2026, revenue en 2027, reprise en 2028 et toujours présente en 2029 ? L’État n’est évidemment pas tenu d’appliquer tout ce qu’on lui propose. Certaines idées seront irréalistes, coûteuses, contradictoires, déjà expérimentées ou simplement incompatibles avec les priorités publiques. Gouverner consiste aussi à choisir et à arbitrer.

Mais il existe une différence entre ne pas retenir une proposition et ne jamais lui répondre. À force d’accumuler les idées, FikraMRE pourrait donc finir par rendre visibles les réponses de l’État autant que ses silences. C’est aussi pourquoi il faut distinguer l’État du gouvernement auquel sera remis le premier Livre blanc. Si l’exercice devient récurrent, il traversera les gouvernements et interrogera davantage la capacité de l’État à recevoir durablement une parole citoyenne qu’il n’a ni commandée ni organisée.

Paradoxalement, ce même État pourrait être très utile à FikraMRE. Ambassades, consulats, institutions travaillant avec les MRE et médias publics disposent de relais qu’une initiative naissante n’a pas. Ils pourraient ainsi toucher le commerçant de Bologne, l’étudiant de Séoul ou le restaurateur de Dakar qui échappent aux réseaux dans lesquels FikraMRE a germé.

Encore faudrait-il aider sans s’approprier. Si l’administration commence à définir les thèmes, choisir les interlocuteurs, sélectionner les propositions ou intervenir dans leur restitution, l’initiative change de nature. Reste donc à savoir si l’État accepterait de donner de la visibilité à un exercice dont il ne maîtrise ni les contributions ni les conclusions.

Et si la contagion gagnait le Maroc ?

Car les idées n’attendent évidemment pas FikraMRE pour exister. Au Maroc même, associations, universitaires, entrepreneurs, collectifs et simples citoyens produisent déjà de nombreuses propositions et recommandations. Les institutions consultatives également. Le problème n’est peut-être pas tant la pénurie d’idées que leur dispersion.

Une proposition apparaît dans une tribune, une autre dans un rapport, une troisième circule sur les réseaux sociaux. Certaines sont entendues, beaucoup passent inaperçues. FikraMRE propose justement de les recueillir, les rapprocher, les classer, les consolider et les rendre publiques.

Et si cette méthode faisait école ? Des exercices similaires pourraient voir le jour à l’échelle d’une ville, d’une région, d’une profession ou autour d’un problème précis. Non pas une gigantesque plateforme nationale administrée d’en haut, mais des initiatives capables de transformer des observations dispersées en propositions lisibles et durables.

Dire que les transports fonctionnent mal est une doléance. Proposer de modifier une ligne, un horaire ou une procédure, expliquer pourquoi et montrer comment le problème a été résolu ailleurs, c’est déjà autre chose. Une doléance appelle une réaction. Une proposition appelle une réponse.

Et c’est peut-être ici que l’exercice devient plus troublant. Que se passerait-il si cette nouvelle manière de participer à la chose publique se généralisait ? Si des citoyens se mettaient à produire eux-mêmes, secteur par secteur et territoire par territoire, des propositions structurées, publiques et suivies dans le temps ? Que resterait-il alors aux partis politiques ?

La question peut paraître provocatrice. Elle ne l’est qu’à moitié. Les partis sont précisément censés encadrer et représenter les citoyens, agréger leurs attentes et les traduire en programmes, en choix politiques et en projets de société. Or voilà que des citoyens pourraient commencer à effectuer eux-mêmes une partie de ce travail, en dehors des structures partisanes, sans carte d’adhérent, sans congrès et sans attendre une campagne électorale.

De quoi inquiéter l’État ? Peut-être. De quoi bousculer les partis politiques ? Certainement davantage. Cette démocratie participative ne remplacerait évidemment ni l’élection ni la représentation politique. Mais elle pourrait investir une partie de l’espace laissé vacant entre les deux.

FikraMRE commencerait alors comme une consultation des Marocains du monde et finirait peut-être par nous rappeler quelque chose de beaucoup plus simple. Nous n’avons pas les mêmes compétences, vécu dans les mêmes pays, fréquenté les mêmes écoles, exercé les mêmes métiers ni rencontré les mêmes problèmes. Mais nous avons tous vu quelque chose, appris quelque chose et, de temps en temps, cela nous donne des idées.

Après tout, nous avons tous du génie.

Younes Foudil

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