De nombreux concepts contemporains finissent par perdre leur sens à force d’être répétés, instrumentalisés ou employés à tort et à travers. Utilisés aussi bien par les organisations internationales que par les médias, les chercheurs, les acteurs associatifs ou les responsables politiques, certains termes deviennent progressivement des réflexes de langage plus que de véritables outils de réflexion.
Le concept de « vivre-ensemble » fait aujourd’hui partie de ces expressions omniprésentes dont beaucoup se réclament sans toujours en maîtriser réellement les contours ou les implications. Comme d’autres notions devenues incontournables dans le débat public contemporain, il souffre parfois d’un certain « snobisme conceptuel » où l’usage du terme tient davantage du réflexe intellectuel ou moral que d’une véritable réflexion de fond.
Le vivre-ensemble s’est progressivement substitué à la notion de « tolérance ». Or, la tolérance implique souvent qu’on accepte malgré soi une différence perçue comme dérangeante, étrangère ou inférieure. Tolérer, c’est parfois simplement supporter ce que l’on ne parvient pas réellement à apprécier. Le vivre-ensemble est beaucoup plus inclusif et large : il renvoie à l’idée d’une société capable non seulement d’accepter ses différences, mais aussi de les considérer comme une richesse collective susceptible d’enrichir le lien social plutôt que de le fragiliser.
Mais avant de scander à tue-tête ce nouveau concept du vivre-ensemble, encore faut-il se demander si nos sociétés ont réellement été préparées à s’approprier ses implications les plus profondes.
Car même le concept de tolérance — pourtant plus ancien, plus accessible et moins ambitieux — peine encore à imprégner notre quotidien, notre vision du monde ou notre rapport à la différence. Dans bien des situations, les stéréotypes, les appréhensions ou les réflexes de rejet continuent de structurer silencieusement les rapports sociaux.
Le vivre ensemble ne signifie d’ailleurs pas la même chose pour tout le monde. Vivre ensemble et pratiquer le vivre-ensemble sont deux choses différentes.
Le « vivre-ensemble », avec trait d’union, renvoie souvent à une forme minimale de coexistence entre groupes différents partageant un même espace sans nécessairement créer de véritables liens. Une forme de « vivre côte à côte » où chacun tolère la présence de l’autre sans forcément construire une relation commune.
Cette coexistence peut parfois demeurer purement fonctionnelle : on partage les mêmes rues, les mêmes moyens de transport, les mêmes administrations ou les mêmes espaces publics sans réellement développer un sentiment d’appartenance commune.

Vivre ensemble, sans trait d’union, évoque au contraire la capacité à partager un destin collectif tout en conservant ses différences culturelles, sociales ou identitaires. Il ne s’agit plus simplement de cohabiter mais de « faire société ». Cela suppose des règles communes, un minimum de confiance mutuelle, une reconnaissance réciproque et une capacité à transformer la diversité en projet collectif plutôt qu’en facteur de fragmentation.
Une société peut parfaitement coexister sans réellement vivre ensemble.
En proclamant le 16 mai Journée internationale du vivre-ensemble en paix, les Nations Unies ont rappelé que la paix ne se réduit pas à l’absence de conflit mais suppose dialogue, compréhension mutuelle et reconnaissance de l’autre.
Or, même si l’expression est récente, la question qu’elle pose est ancienne : comment permettre à des individus différents de partager durablement une même société sans sombrer dans le conflit, la fragmentation ou l’exclusion ?
Cette interrogation prend aujourd’hui une résonance particulière dans le contexte marocain.
Du vivre ensemble au savoir-vivre ensemble
Le Maroc s’est historiquement construit à partir de composantes multiples : amazighe, arabe, saharienne, africaine, andalouse, hébraïque et méditerranéenne. Cette pluralité constitue l’un des fondements de son identité historique et culturelle et nourrit depuis longtemps le récit d’un pays de brassage et de coexistence.
Plusieurs chercheurs marocains ont d’ailleurs mis en avant cette richesse culturelle issue de l’interaction entre différentes ethnies, langues et traditions. La coexistence historique entre Arabes, Amazighs, Juifs marocains, populations sahariennes ou influences africaines est souvent présentée comme l’un des piliers du vivre-ensemble marocain.
Mais derrière cette image relativement consensuelle, la construction de l’unité nationale a également reposé, depuis l’Indépendance, sur une forme d’homogénéisation progressive cherchant parfois, bon gré mal gré, à lisser certaines aspérités régionalistes, linguistiques ou culturelles au profit d’un récit national commun.
Comme beaucoup d’États postcoloniaux, le Maroc a longtemps considéré l’unité comme une priorité stratégique permettant de préserver sa stabilité politique et territoriale.
Or, la question qui se pose aujourd’hui est moins celle de la diversité historique du Maroc que celle de sa capacité à intégrer de nouvelles formes de pluralité liées aux transformations sociales, culturelles et migratoires contemporaines.
Car les sociétés deviennent progressivement plus urbaines, plus connectées, plus exposées aux influences extérieures et davantage traversées par les mobilités humaines. Les flux migratoires, les réseaux sociaux, la mondialisation culturelle et les transformations économiques bouleversent profondément les équilibres traditionnels et les représentations collectives.

On s’achemine progressivement vers une société multiethnique, davantage ouverte aux influences extérieures, aux phénomènes d’acculturation et aux nouvelles formes de brassage humain et culturel.
Mais sommes-nous réellement prêts et préparés à accepter un nouvel affluent ? Combien de temps prendra cette acculturation ? Et à quel coût social, culturel ou psychologique ?
Car au fond, le véritable défi n’est peut-être pas simplement de vivre ensemble mais de savoir-vivre ensemble.
Le racisme ne se manifeste pas toujours de manière brutale ou idéologique. Il peut aussi prendre des formes beaucoup plus discrètes, banalisées et parfois même inconscientes. Une plaisanterie, un surnom, une remarque apparemment anodine ou un simple réflexe social peuvent parfois révéler des mécanismes discriminatoires profondément ancrés.
Au Maroc, certains termes employés de manière affective ou familière entre proches peuvent ainsi changer totalement de portée selon le contexte et la personne qu’ils désignent. Le mot « azzi », par exemple, souvent utilisé sans intention malveillante dans certaines interactions du quotidien, peut revêtir une connotation pleinement raciste lorsqu’il sert à désigner des personnes noires subsahariennes. Ce glissement illustre justement la difficulté à distinguer ce qui relève de l’habitude culturelle, du langage populaire ou d’une forme plus diffuse de stigmatisation. Ces mécanismes sont d’autant plus difficiles à identifier qu’ils ne relèvent pas toujours d’une volonté consciente de discriminer.
La psychologie sociale montre en effet que nous avons tendance à juger plus favorablement les personnes qui nous ressemblent culturellement, socialement ou physiquement. À l’inverse, ceux que nous percevons comme différents ne sont pas forcément vus de manière plus négative, mais souvent de manière moins positive. C’est ce que certains chercheurs appellent le « racisme subtil ».
Nos stéréotypes ne tombent pas du ciel. Ils se construisent progressivement à travers l’éducation, les habitudes, les expériences personnelles, les médias ou encore les discussions du quotidien. Avec le temps, ces représentations finissent par devenir des réflexes presque automatiques qui influencent nos comportements sans que nous en ayons toujours conscience.
Dans la vie de tous les jours, si nous devions choisir un voisin de palier, beaucoup d’entre nous se tourneraient spontanément vers la personne qui nous semble la plus familière, celle qui provoque le moins de malaise ou de « coût psychologique ». La différence devient alors moins un problème idéologique qu’une source diffuse d’inconfort. Et c’est précisément à cet endroit que le stéréotype présenté comme humoristique ou anodin peut progressivement basculer vers une forme plus problématique de discrimination.
Le véritable défi consiste alors à voir d’abord une personne avant de voir une origine, une couleur de peau, une religion ou une appartenance sociale.
Vouloir vivre ensemble ou devoir vivre ensemble ?
Les tensions identitaires et les discours de rejet ne sont plus des phénomènes isolés ou lointains. Les crises récentes observées dans plusieurs pays de la région ont montré avec quelle rapidité des discours politiques, médiatiques ou numériques peuvent banaliser les logiques d’exclusion et légitimer des formes de violence symbolique ou physique contre des populations déjà vulnérables.
L’exemple tunisien de 2023 a notamment révélé la fragilité des équilibres sociaux dans des sociétés qui se percevaient elles-mêmes comme historiquement ouvertes et tolérantes. En quelques jours, des discours auparavant marginaux ont trouvé un écho inquiétant dans une partie de l’opinion publique, révélant la persistance de représentations héritées d’un passé esclavagiste encore insuffisamment interrogé.
Des agressions visant des migrants subsahariens, des réactions institutionnelles parfois hésitantes, une opinion divisée et des médias déboussolés : cette séquence a brutalement rappelé qu’une loi, aussi importante soit-elle, ne suffit pas à elle seule à transformer les mentalités. Pourtant, la Tunisie avait adopté, quelques années plus tôt et tambour battant, une loi contre toutes les formes de discriminations raciales.
Car au fond, la mondialisation, les migrations, les échanges culturels et les mutations économiques rendent progressivement la coexistence de plus en plus inévitable. La question devient alors plus inconfortable : Voulons-nous réellement vivre ensemble ou y sommes-nous progressivement contraints par l’évolution du monde lui-même ?

Le risque est alors de voir émerger progressivement une société qui banalise les discours haineux, normalise certaines formes de stigmatisation et adopte une attitude passive face aux discriminations ordinaires.
Une société « racist-friendly » où les campagnes de dénigrement, les appels à l’exclusion ou certaines formes de violence symbolique finissent par devenir banales à force d’être répétées.
Même l’existence de lois ne suffit pas si la société elle-même ne s’approprie pas les valeurs qu’elles prétendent défendre. Agir collectivement, de manière consciente et déterminée, permettrait déjà d’affaiblir l’influence des discours xénophobes et des manifestations discriminatoires.
Mais chacun doit assumer sa part de responsabilité. L’État ne peut fuir les siennes : il reste à la police comme à la justice beaucoup à faire pour protéger les victimes et sanctionner les auteurs d’actes racistes ou discriminatoires. Pour autant, la société ne peut se décharger entièrement sur les institutions. Associations, médias, écoles, acteurs culturels et simples citoyens ont eux aussi un rôle fondamental à jouer pour rendre progressivement stérile le terreau du racisme, des discours haineux et des logiques d’exclusion.
Le savoir-vivre ensemble s’apprend. Il se construit dès l’école, dans les quartiers, dans les transports publics, sur les réseaux sociaux, dans les familles et dans notre manière quotidienne d’interagir avec ceux qui nous ressemblent moins. Avant d’être un grand projet politique ou institutionnel, le vivre-ensemble est d’abord une discipline du quotidien.
Et peut-être que le véritable défi de nos sociétés n’est plus seulement d’apprendre à vivre ensemble, mais d’apprendre à vouloir vivre ensemble avant d’y être simplement contraints par l’évolution du monde lui-même.
Younes Foudil
Un texte tres riche et instruitif doit faire l’objet d’un devoir cytoyen patriotique, assiciatif et communaitaire.