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L’Empire Chérifien Extended

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Il y a quelques jours, des médias marocains ont rapporté un fait divers suffisamment singulier pour mériter qu’on s’y attarde. Trois personnes de la région de Houston, aux États-Unis, ont été inculpées après s’être notamment prévalues de titres officiels et avoir invoqué une immunité diplomatique.

Jusque-là, rien de très exotique. Sauf que les intéressés se présentaient notamment comme sultan, consul général et diplomates d’un « Empire marocain » établi au Texas.

L’affaire s’inscrit dans l’univers des Moorish sovereign citizens, mouvance américaine sans aucun lien institutionnel avec le Royaume du Maroc, mais qui adopte une lecture très particulière de l’histoire maure, de l’identité marocaine et, parfois, du traité d’amitié conclu entre le Maroc et les États-Unis à la fin du XVIIIe siècle. L’épisode prête à sourire. Il révèle pourtant une curiosité beaucoup plus intéressante. Le Maroc occupe dans certains imaginaires afro-américains une place historique et symbolique dont les Marocains eux-mêmes ignorent largement l’existence.

Voilà donc qu’au Texas apparaît un empire marocain dont Rabat n’avait jamais été informé. On pourrait refermer ici cette curieuse parenthèse impériale si, à quelques milliers de kilomètres plus à l’est, la Suisse n’avait récemment apporté sa propre contribution à la géopolitique chérifienne.

Du Texas à la Suisse

La presse helvétique s’est en effet intéressée à un autre empire, établi autour de parcelles de terrain et doté de tout l’appareil symbolique que l’on attend désormais d’une souveraineté convenablement administrée, notamment un drapeau, des armoiries, des titres, une organisation impériale, une communication officielle et un récit fondateur.

Ce cas suisse présente une particularité autrement plus sérieuse puisque son souverain autoproclamé a des racines marocaines. La question change alors de nature. Car si l’intéressé conserve un lien de nationalité ou d’allégeance avec le Royaume du Maroc, la pleine souveraineté de son empire devient, du moins selon une lecture féodale suffisamment créative du droit international, juridiquement discutable.

L’Empire autoproclamé ne saurait en effet jouir d’une souveraineté absolue dès lors que son fondateur demeure rattaché au Trône chérifien. Une telle allégeance ne saurait raisonnablement s’éteindre par la simple proclamation d’un empire sur une parcelle helvétique. Dans une perspective maroco-chérifienne, il ne saurait s’agir d’un véritable empire indépendant. Tout au plus d’un territoire vassal. Une sorte de franchise impériale sous licence chérifienne.

L’affaire texane pouvait encore être classée parmi les singularités de l’imaginaire politique américain. L’affaire suisse, quant à elle, complique quelque peu les choses. À ce stade, la question n’est pas de savoir si l’Empire marocain existe, mais combien il y en a. D’un côté Rabat, de l’autre Houston, et entre les deux, un continent dont le statut féodal demeure étonnamment mal documenté.

Reste que l’irruption de l’empire moorish menace de priver l’Empire historique de l’un des attributs les plus anciens de son identité géographique. Al-Maghrib désigne le Ponant, le pays du Couchant. Si l’Occident revient au Texas, Rabat n’aura d’autre choix, par un curieux glissement toponymique, que de devenir l’Empire marocain d’Orient. Une concession considérable pour un pays dont le nom dit exactement le contraire.

De la diaspora économique à la diaspora souveraine

Durant plusieurs décennies, la présence marocaine à l’étranger a principalement été envisagée sous l’angle de sa contribution économique, à travers les transferts financiers, les investissements, l’entrepreneuriat, le tourisme … Progressivement, cette approche s’est élargie. Cadres, entrepreneurs, élus, chercheurs, sportifs ou influenceurs ont fait du MRE non plus seulement un pourvoyeur de devises, mais aussi un acteur de rayonnement et, parfois, de diplomatie informelle.

Mais l’époque semble appeler une ambition supérieure. Après la diaspora économique, la diaspora d’influence et la diaspora de lobbying, viendrait peut-être le temps de la diaspora souveraine. Dans cette nouvelle configuration géopolitique, le MRE deviendrait un relais de souveraineté décentralisée. Chaque communauté marocaine suffisamment structurée pourrait constituer une extension périphérique du Royaume, adaptée aux spécificités juridiques, culturelles et sociétales de son territoire d’accueil.

L’Europe ne serait alors plus seulement un espace migratoire ou économique, mais un vaste chapelet de monarchies marocaines décentralisées. De Barcelone à Rotterdam, de Milan à Hambourg émergeraient de nouvelles entités politico-symboliques articulées autour d’un même centre affectif et civilisationnel : le Royaume chérifien.

Cette nouvelle doctrine présenterait un avantage stratégique considérable. Là où les puissances traditionnelles investissent dans les bases militaires, les infrastructures ou les réseaux diplomatiques, le Royaume Chérifien Extended miserait sur une stratégie plus souple, organique et adaptée à l’ère numérique fondée sur le principe de la monarchie franchisée.

Contrairement aux anciennes logiques impériales fondées sur la conquête territoriale, cette souveraineté périphérique fonctionnerait essentiellement sur une base volontaire et affective. Le lien d’allégeance ne reposerait plus sur la contrainte administrative ou militaire, mais sur l’adhésion émotionnelle à une centralité monarchique commune. Une forme de féodalisme postmoderne, en quelque sorte.

La grande mosaïque monarchique européenne

L’architecture du Royaume Chérifien Extended reposerait sur une logique de diversification territoriale et sociétale. Chaque royaume périphérique développerait ses propres mécanismes de gouvernance en fonction des réalités culturelles et normatives du pays hôte, tout en maintenant un lien symbolique d’allégeance avec le Royaume central. L’objectif ne serait pas l’uniformité. Bien au contraire. Cette mosaïque monarchique permettrait d’expérimenter plusieurs variantes civilisationnelles du Maroc contemporain.

Ainsi, le Royaume français adopterait un modèle de monarchie ultra-laïque. Le ministère des Habous y fonctionnerait probablement sous statut associatif loi 1901.

Le Sultanat norvégien développerait une approche particulièrement avancée des libertés individuelles et des questions LGBTQ+, faisant de la coexistence entre allégeance monarchique traditionnelle et progressisme sociétal l’un de ses principaux axes de recherche institutionnelle.

La Baronnie espagnole privilégierait la convivialité populaire, les festivités de proximité et une lecture apaisée de la sociabilité nocturne. Les rassemblements n’y seraient plus systématiquement perçus comme une menace pour le système.

L’Émirat portugais expérimenterait une approche plus méditerranéenne des libertés individuelles, conciliant flexibilité spirituelle et souplesse dans les relations sociales et affectives. La pratique du Ramadan y relèverait essentiellement de l’appréciation personnelle du sujet féodal, tandis que les interactions sentimentales hors cadre matrimonial ne souffriraient d’aucune forme de restriction légale.

D’autres territoires spécialisés pourraient également voir le jour. La Principauté néerlandaise de la parité intégrale garantirait une stricte égalité entre les femmes et les hommes et proscrirait toute forme de harcèlement dans l’espace public. Le Califat belge de la dignité animale érigerait quant à lui la protection des animaux de compagnie en principe fondamental, garantissant à ses sujets à quatre pattes des droits et une protection à la hauteur de leur nouveau statut féodal.

L’ensemble formerait une vaste mosaïque de micro-souverainetés adaptées aux sensibilités locales européennes. Un Maroc parallèle, fragmenté, délocalisé et, paradoxalement, parfois plus libéral que son centre symbolique.

Les royaumes disciplinaires et la réforme morale du Maroc

Mais les libertés individuelles ne constitueraient qu’un volet du programme. D’autres territoires périphériques auraient vocation à expérimenter des formes plus austères de modernisation administrative et institutionnelle.

Le Royaume suisse se positionnerait comme un territoire pilote de la démocratie locale et de la consultation populaire. Les sujets y seraient régulièrement appelés à se prononcer sur les grandes orientations du Royaume, faisant du référendum un instrument ordinaire de gouvernance monarchique.

L’Émirat danois deviendrait ainsi la vitrine du Royaume en matière de lutte anti-corruption. Tout bakchich ou enveloppe sous la table équivaudrait à un crime de lèse-majesté économique. Le Grand-Duché allemand du mérite administratif imposerait une discipline stricte à la fonction publique. Les retards chroniques, les absences injustifiées et les dossiers abandonnés aux limbes bureaucratiques pourraient entraîner la suspension des promotions administratives.

Le Califat suédois de la transparence financière appliquerait une politique de tolérance zéro aux conflits d’intérêts et aux transactions privilégiées. Toute fraude ou violation des règles d’éthique entraînerait une déchéance protocolaire.

La Principauté finlandaise de l’excellence éducative confierait à une école publique gratuite et de qualité la formation des futurs cadres du Royaume, tandis que la recherche scientifique bénéficierait d’une part conséquente du budget princier. Le mérite scolaire y deviendrait ainsi un véritable instrument de promotion sociale.

La Seigneurie autrichienne de la justice impartiale pousserait l’égalité devant la loi jusqu’à son interprétation la plus littérale. La justice y serait effectivement aveugle, rapide et efficace. La médiation réglerait le reste avant que les tribunaux n’aient besoin de s’en charger.

Le Sultanat italien ferait de la culture et du patrimoine une fonction essentielle de l’État. Création, transmission, archives, monuments et patrimoine immatériel bénéficieraient d’une attention institutionnelle constante. Les artistes seraient même encouragés à créer avant de devenir patrimoine eux-mêmes.

Outre-Manche, le Grand-Duché britannique du mérite sportif et de la transparence arbitrale veillerait à ce que les sportifs soient sélectionnés au mérite et que les arbitres n’obéissent qu’au règlement.

Ces territoires constitueraient surtout les laboratoires délocalisés du Royaume. Des zones pilotes où pourraient être expérimentées à distance certaines réformes avant leur éventuelle réimportation. Une forme de sous-traitance civilisationnelle permettant d’externaliser provisoirement certaines vertus devenues difficiles à produire localement.

Le Royaume Chérifien Extended ne chercherait ainsi pas seulement à étendre symboliquement le Maroc en Europe. Cette multinationale monarchique ambitionnerait d’y produire sous serre des versions alternatives, parfois idéalisées, de l’État marocain lui-même.

Le véritable territoire du Royaume

Au fond, ce chapelet de royaumes imaginaires ne parle peut-être pas tant de souveraineté, de monarchie ou même de géopolitique. Il dit surtout quelque chose de plus intime sur les identités fragmentées et les contradictions silencieuses que transportent avec elles les diasporas contemporaines.

Car derrière ces royaumes et seigneuries, ce ne sont pas réellement des projets politiques qui apparaissent. Ce sont plutôt des projections collectives, des frustrations déplacées, des versions fantasmées d’un Maroc alternatif que chacun tente de reconstruire ailleurs.

Chaque micro-royaume devient ainsi le réceptacle d’une frustration ou d’une aspiration particulière. Plus de liberté ici, davantage de rigueur là, plus de justice sociale, moins de corruption ou de népotisme et davantage de cohérence entre les discours et les pratiques. Ces monarchies périphériques racontent alors quelque chose de profondément contemporain en révélant la difficulté croissante à habiter un seul espace culturel cohérent.

Le sujet du Royaume Chérifien Extended peut critiquer l’Occident tout en défendant farouchement son système de protection sociale, célébrer les traditions marocaines tout en vivant quotidiennement selon des normes qui provoqueraient parfois un scandale dans son environnement d’origine. Il ne choisit pas nécessairement entre ces mondes. Il les habite simultanément et finit par fabriquer son propre Maroc avec des morceaux de chacun. Après tout, il est toujours plus facile d’exporter ses sujets que ses contradictions.

Le Royaume Chérifien Extended devient alors une tentative de conciliation imaginaire entre l’attachement affectif au Royaume, l’intégration européenne, les aspirations individuelles et les contradictions d’une modernité importée puis réadaptée. Et peut-être qu’au fond, le véritable territoire du Royaume n’a jamais été uniquement géographique. Il est devenu mental, mobile, fragmenté et délocalisé.

Quelles limites pour l’Empire ?

Une dernière question demeure néanmoins. Le Royaume Chérifien Extended est-il exclusivement compatible avec l’environnement juridique, libéral et démocratique européen ? Car si les sujets marocains de Suisse, de France ou de Norvège peuvent théoriquement développer des monarchies périphériques adaptées aux normes de leurs sociétés d’accueil, qu’en serait-il des diasporas établies dans le Golfe, en Turquie ou en Afrique subsaharienne ?

Une monarchie périphérique établie à Doha, Istanbul ou Abidjan absorberait nécessairement d’autres normes, d’autres compromis et d’autres contradictions.

Le Royaume Chérifien Extended révélerait alors sa véritable nature. Moins un empire uniforme qu’une constellation de Maroc possibles, façonnés par la rencontre entre une appartenance persistante au Royaume et les sociétés dans lesquelles vivent ses diasporas. Un Maroc différent à chaque escale.

Ce qui nous ramène curieusement à une ancienne déclaration métaphorique de feu Hassan II, qui comparait le Maroc à un arbre dont les racines plongent en Afrique et qui respire par ses feuilles en Europe.

Quelques décennies plus tard, les racines sont toujours là et les branches ont fleuri partout en Europe. À Paris, Bruxelles, Amsterdam, Madrid, Milan, Genève et ailleurs. On savait déjà qu’elles donnaient des entrepreneurs, des chercheurs, des artistes, des élus et des sportifs. Mais personne n’aurait parié un dirham qu’elles pourraient donner des royaumes.

Younes Foudil

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