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N’en déplaise aux oulémas, adoptez un chien

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Il n’est décidément pas facile d’être un chien au Maroc. S’il mord, on réclame sa peau. S’il erre, on le pourchasse. S’il fouille dans une poubelle, il devient une nuisance. S’il se reproduit, il devient un problème de salubrité publique. S’il entre dans une maison, certains vous expliqueront que les anges pourraient, eux, refuser d’y entrer. Et s’il a le malheur d’être noir, quelques traditions religieuses lui réservent un sort encore plus funeste.

Pourtant, quelque chose est en train de changer. La loi n° 19.25 sur les animaux errants organise désormais leur capture, leur vaccination, leur stérilisation, leur identification, leur prise en charge et leur adoption. Elle sanctionne aussi leur maltraitance et leur mise à mort hors des cas prévus par la loi.

En quelques articles, le chien errant a changé de statut. Il n’est plus seulement un risque dont la collectivité doit se débarrasser. Il devient aussi un être qu’elle doit protéger.

Sur le papier, du moins. Car la loi interdit également aux particuliers de nourrir ou de prendre en charge les animaux errants dans l’espace public, en dehors du dispositif qu’elle organise. L’intention peut se comprendre. Encore faudrait-il que l’alternative existe partout et immédiatement.

Combien de centres ? Combien de places ? Combien de vétérinaires, d’équipes de capture, de véhicules ? Quels budgets ? Quelle couverture territoriale ? Et surtout, que devient le chien entre le moment où l’on interdit à un riverain de lui donner à manger et celui où un service compétent vient éventuellement le récupérer ?

Une politique publique ne remplace pas une gamelle par un article de loi.

Le chien qui tombe mal

Le chien errant marocain a choisi une très mauvaise période pour errer. Le Maroc accueillera conjointement avec l’Espagne et le Portugal la Coupe du monde en 2030. Le pays construit, rénove, aménage et se prépare à recevoir le monde. Dans ce Maroc que l’on veut montrer sous son meilleur jour, les meutes de chiens errants sont la fausse note de cette partition.

Le problème est réel. La rage existe, les morsures aussi. La prolifération incontrôlée des animaux pose des problèmes sanitaires et sécuritaires auxquels les pouvoirs publics doivent répondre.

Mais répondre à un problème réel n’autorise pas n’importe quelle réponse. Associations et défenseurs des animaux dénoncent des abattages de chiens. Des vidéos d’animaux pourchassés ou tués dans différentes villes circulent sur les réseaux sociaux et à l’étranger. Les autorités marocaines contestent, pour leur part, l’existence d’une campagne nationale préméditée d’extermination liée au Mondial et mettent en avant la capture, la vaccination et la stérilisation.

Le problème d’image, lui, est incontestable. À l’époque du smartphone, quelques secondes suffisent. Un chien, une rue marocaine, un coup de feu, une vidéo. Et une opération locale présentée comme relevant de la salubrité publique devient une campagne internationale contre le Maroc. Si l’objectif est de protéger l’image du pays, tuer des chiens sous l’œil des téléphones portables est probablement l’une des manières les plus efficaces d’obtenir le résultat inverse.

Mais la loi n’explique pas pourquoi le chien est devenu un problème. Et la Coupe du monde n’explique pas pourquoi sa mise à mort paraît encore acceptable à une partie de la société. Pour comprendre cela, il faut quitter un instant les chenils municipaux et entrer dans les maisons marocaines.

Kelb et lqane3

Le chien occupe dans notre imaginaire une place étrange. Il suffit d’écouter notre langue. Kelb est une insulte. Traiter quelqu’un de chien ne consiste généralement pas à célébrer sa fidélité, son intelligence ou son courage. Le mot renvoie au mépris, à la bassesse, parfois à la traîtrise.

Mais le même animal porte dans la culture populaire marocaine un autre nom autrement plus tendre. Lqane3. Celui qui se contente de peu. Une gamelle, un coin où dormir, un peu d’attention et il vous offre en retour une fidélité sans contrat. Il ne réclame ni patrimoine, ni reconnaissance sociale, ni héritage. Il reste. Voilà déjà toute notre contradiction.

Kelb peut être une insulte, mais le chien est aussi lqane3. On le dit impur tout en admirant sa fidélité. On hésite à le faire entrer dans la maison, mais on lui confie la garde de cette même maison. On se méfie de sa salive tout en lui reconnaissant une vertu que nos morales recommandent aux hommes, savoir se contenter de ce que l’on possède. Notre rapport au chien n’a donc jamais été simplement hostile. Il est ambivalent. Et cette ambivalence remonte loin.

Le chien de Dieu

Le Coran lui-même entretient avec le chien une relation plus complexe que ne le laisse penser sa mauvaise réputation ultérieure. Dans Al-A‘râf, l’image n’est guère flatteuse. L’homme qui rejette les signes divins est comparé au chien qui halète, qu’on le chasse ou qu’on le laisse tranquille. Mais quelques sourates plus loin, dans Al-Kahf, apparaît un tout autre chien. Celui-là accompagne les gens de la Caverne. Il demeure à l’entrée de leur refuge, les pattes étendues, et entre jusque dans le décompte des mystérieux compagnons. Trois et leur quatrième serait leur chien. Cinq et leur sixième serait leur chien. Sept et leur huitième serait leur chien. Il est la seule constante de ce groupe.

Le chien n’est plus ici la métaphore d’un comportement condamnable. Il accompagne des hommes que Dieu protège et entre avec eux dans un récit que des millions de musulmans récitent depuis quatorze siècles. Étrange destin. Tantôt figure dépréciative, tantôt compagnon des hommes de la Caverne. Dès lors, une question mérite d’être posée. Pourquoi notre mémoire collective semble-t-elle avoir beaucoup mieux retenu le chien impur que le chien de la Caverne ?

La réponse ne se trouve probablement pas dans le Coran seul. Elle se trouve aussi dans les traditions qui suivront, leur interprétation juridique et, plus encore peut-être, la manière dont ces interprétations se sont transformées en représentations sociales.

Des chiens et des anges

Certains hadiths sont beaucoup plus sévères envers les chiens. L’un des plus connus affirme que les anges n’entrent pas dans une maison où se trouve un chien. Un récit rapporté dans Sahih Muslim raconte même que Gabriel avait promis de rencontrer le Prophète mais ne vint pas au moment prévu. Un chiot fut finalement découvert sous un lit. Une fois l’animal sorti, Gabriel expliqua que les anges n’entraient pas dans une maison où se trouvait un chien ou une image.

Un autre ensemble de traditions concerne la mise à mort des chiens. Certaines rapportent qu’un ordre général aurait d’abord été donné avant d’être ensuite révoqué ou limité. Le chien entièrement noir conserve cependant dans certains récits un statut particulièrement inquiétant, puisqu’il est qualifié de « démon ».

Laissons aux théologiens, aux spécialistes du hadith et aux historiens le soin de démêler les circonstances, les chaînes de transmission, les abrogations et les interprétations de ces textes. Mais le profane peut tout de même se permettre quelques questions. Comment sommes-nous passés du chien des gens de la Caverne au chien qui empêcherait les anges d’entrer ?

Et comment comprendre aujourd’hui qu’une créature céleste capable de franchir la distance séparant le monde divin du nôtre puisse arriver jusqu’au seuil d’une maison et s’arrêter devant un chiot ? La distance cosmique ne pose aucun problème. Le caniche, si.

Il ne s’agit pas de tourner une croyance en dérision. La question est plutôt de savoir ce que deviennent ces représentations lorsqu’elles rencontrent un animal vacciné, identifié, suivi par un vétérinaire et parfois installé sur le canapé du salon.

D’autant que les traditions musulmanes elles-mêmes sont loin de présenter une doctrine aussi simple que l’équation populaire « chien = impur ». Les usages du chien pour la chasse, le troupeau ou la garde ont été admis, les écoles juridiques ont divergé sur certaines questions de pureté et la tradition malékite, dominante au Maroc, mérite précisément d’être examinée avant de transformer des habitudes sociales en vérités religieuses éternelles.

La compassion envers les animaux n’est d’ailleurs pas une valeur étrangère à notre culture, encore moins une coquetterie occidentale contemporaine. Elle est au contraire le prolongement naturel de toute morale fondée sur la miséricorde. Et si la miséricorde est une valeur cardinale, pourquoi s’arrêterait-elle aux portes du chenil ?

Beaucoup de Marocains qui n’ont jamais lu un seul hadith ont pourtant hérité d’une méfiance presque instinctive envers le chien. Le véritable sujet n’est pas tant la religion elle-même que la manière dont certaines représentations religieuses, sociales et culturelles se sont transmises et figées au fil du temps, jusqu’à devenir des évidences que l’on ne songe même plus à interroger.

La question n’est finalement pas de savoir si l’islam aime ou n’aime pas les chiens. Elle est de comprendre comment, parmi des textes, des pratiques et des interprétations multiples, certaines représentations ont fini par dominer notre imaginaire collectif.

Le procès du chien

Après la mort d’un homme attaqué par un pitbull à Tanger, les appels à des mesures radicales contre les chiens se sont multipliés. Quelques jours plus tard, le youtubeur Ben Nesnas se mettait en scène avec un chien mort, dépecé puis cuisiné. La vidéo provoqua l’indignation, des associations déposèrent plainte et il fut condamné à une amende et huit mois de prison.

Entre les deux affaires, quelque chose d’étrange apparaît. Un chien tué au nom de la sécurité ou de la salubrité peut devenir acceptable. Le même animal est successivement bourreau, victime, nuisance, compagnon ou menace. Le chien ne change pas. Le récit si.

La question n’est alors pas seulement de savoir pourquoi certains réclament la disparition des chiens errants, mais pourquoi leur mise à mort peut paraître aux uns relever du bon sens et devenir, pour les autres, moralement insupportable. C’est là que le chien cesse d’être un problème de salubrité ou de sécurité pour devenir un révélateur culturel et moral.

Car le chien finit souvent par porter la responsabilité de problèmes qu’il n’a pas créés. Qui l’a abandonné ? Qui a laissé sa reproduction devenir incontrôlée ? Qui a laissé l’errance s’installer avant de la découvrir lorsqu’elle devient visible, dangereuse ou embarrassante ? Et qui transforme parfois sa souffrance en spectacle viral ? Car il manque constamment quelqu’un dans le procès du chien. L’homme.

L’errance canine est d’abord un problème humain.

Diogène, le « Dogfather »

Bien avant que le chien ne devienne un problème de salubrité publique, un philosophe grec avait choisi d’en faire presque un programme de vie. Diogène de Sinope fut comparé au chien, au point d’être surnommé « le Chien ». Le nom même des Cyniques porte cette parenté canine : le grec kynikos signifie « qui ressemble au chien » et appartient à la famille de kyôn, le chien. L’origine précise de l’appellation est discutée, mais l’association entre les Cyniques et le chien, elle, ne l’est guère. Une parenté que le français conserve encore, débarrassée de toute philosophie, dans des mots comme « cynophile » ou « cynotechnique ». Notre « cynisme » moderne descend de la même racine, même si le mot a depuis considérablement changé de sens. Pour les Cyniques, le chien incarnait une manière de vivre débarrassée des conventions, des faux besoins et du regard des autres. Diogène poussait cette logique jusqu’à la provocation.

La légende raconte qu’Alexandre le Grand vint lui rendre visite et lui proposa de lui accorder ce qu’il désirait. Diogène ne demanda ni richesse, ni pouvoir, ni faveur. Il lui demanda simplement de s’écarter parce qu’il lui cachait le soleil. Difficile de ne pas penser à notre lqane3. Alexandre pouvait lui offrir le monde. Diogène n’avait besoin que de soleil. Le chien de Sinope et celui de nos rues se rejoignent étrangement dans cette même économie du désir : se contenter de peu.

Peut-être est-ce finalement pour cela que le chien dérange autant. Parce qu’il vit à côté de nos conventions sans vraiment les comprendre. Et qu’en les ignorant, il les révèle. Il nous oblige moins à parler de lui qu’à révéler ce que nous sommes.

Du kelb au compagnon

Cette fidélité que nous prêtons aujourd’hui volontiers au chien n’est d’ailleurs pas une invention des sociétés occidentales contemporaines. Homère en avait déjà fait, il y a près de trois millénaires, l’une des scènes les plus émouvantes de l’Odyssée. Lorsque Ulysse revient enfin à Ithaque après vingt ans d’absence, déguisé et méconnaissable, son vieux chien Argos le reconnaît. Il remue la queue, baisse les oreilles et meurt quelques instants plus tard, comme s’il avait attendu toutes ces années pour revoir une dernière fois son maître. Les hommes avaient oublié Ulysse. Son chien, lui, l’avait reconnu.

À l’heure où l’Odyssée retrouve le chemin des écrans, ce vieux chien d’Homère nous rappelle surtout que l’attachement entre l’homme et le chien ne date ni des animaleries, ni des réseaux sociaux, ni de l’industrie contemporaine des animaux de compagnie.

Ce qui a considérablement changé, en revanche, c’est le statut social accordé à cet attachement. Dans une grande partie de l’Europe et de l’Amérique du Nord, le chien n’est plus seulement un animal possédé par un foyer. Il est souvent considéré comme un membre de celui-ci.

On organise ses vacances en fonction de lui. On choisit des hôtels qui l’acceptent. On lui achète une alimentation spécialisée. On l’assure. On paie ses soins médicaux, son toilettage, son éducation, sa garde, ses promenades. Des applications lui sont consacrées. Des commerces entiers vivent de lui. Autour du chien s’est ainsi développée une économie considérable, allant de l’alimentation aux assurances, de la médecine vétérinaire au tourisme pet-friendly.

Mais derrière cette économie se trouve surtout une transformation affective. Pour des millions de personnes, le chien porte un nom, occupe une place dans la famille, apparaît sur les photos, accompagne les enfants qui grandissent et laisse un vide lorsqu’il meurt.

Cette relation n’est d’ailleurs pas seulement affective. Vivre avec un chien incite à sortir, à marcher, à conserver des habitudes quotidiennes et crée parfois des occasions de rencontre. Pour les personnes âgées ou isolées en particulier, sa présence peut aussi constituer une compagnie précieuse et contribuer à rompre la solitude.

C’est aussi ce regard-là qui arrivera au Maroc en 2030. Des millions de visiteurs ne regarderont pas uniquement nos stades, nos trains, nos hôtels, nos médinas ou nos plages. Ils regarderont également nos rues et la manière dont nous traitons les êtres qui y vivent. Alors pourquoi considérer les chiens errants uniquement comme un problème d’image à faire disparaître ? Pourquoi ne pas en faire exactement l’inverse ?

Le soft « pawer » 🐾

Le Maroc pourrait découvrir en 2030 une forme de diplomatie qu’aucun manuel de relations internationales n’avait encore théorisée. Le soft pawer.

Plutôt que cacher les chiens, montrons comment nous sommes capables de les protéger. Vaccination massive. Stérilisation. Identification. Centres correctement équipés. Partenariats avec les vétérinaires et les associations. Campagnes contre l’abandon. Adoption responsable.

Et puisque le monde viendra chez nous, poussons l’idée jusqu’au bout. Pourquoi ne pas organiser, dans les villes accueillant les rencontres, des campagnes d’adoption, d’abord locales mais également internationales, permettant, lorsque les règles sanitaires et celles du pays de destination le permettent, à un supporter étranger de repartir avec un chien marocain ?

L’idée fera sourire. Elle est pourtant beaucoup moins absurde qu’une campagne de communication dépensant des millions pour réparer les dégâts produits par quelques secondes de vidéo montrant un animal abattu dans une rue.

Imaginez plutôt. Un supporter venu de Manchester, Montréal, Madrid ou Munich pour assister à un match qui rentre chez lui avec un chien recueilli à Rabat, Tanger ou Marrakech. Quelques semaines plus tard, il publie sa photo. L’animal a un nom. Une histoire. Des milliers de personnes suivent son aventure.

Il était un problème de salubrité publique. Il devient une histoire marocaine que quelqu’un raconte à l’autre bout du monde. Le chien que l’on considérait comme une tache dans le décor devient un ambassadeur du Maroc. Voilà peut-être une manière plus intelligente de préparer 2030.

Il ne s’agit évidemment pas d’expédier nos chiens à l’étranger pour déplacer le problème. La solution demeure chez nous, dans la stérilisation, la vaccination, l’identification, la responsabilisation des propriétaires, l’adoption locale et une véritable capacité publique de prise en charge.

Mais le symbole compte. Un pays moderne ne se reconnaît pas seulement à ses aéroports, ses lignes à grande vitesse et ses stades. Il se reconnaît aussi à ce qu’il fait des êtres vulnérables lorsque personne ne regarde. Et en 2030, et même bien avant, tout le monde regardera.

Le Maroc veut faire disparaître le problème des chiens errants. Toute la question est de savoir s’il faut pour cela faire disparaître l’errance… ou les chiens.

N’en déplaise aux oulémas, adoptez un chien.

Younes Foudil

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