À première vue, le FICAM n’est qu’un festival de plus. Des projections, des ateliers, des masterclass, des invités étrangers, des enfants qui découvrent l’animation dans des salles obscures de Meknès et des studios qui parlent d’avenir, d’innovation et de créativité.
Et pourtant, derrière les affiches colorées, les mascottes souriantes et les discours sur « la jeunesse », le Festival International du Cinéma d’Animation de Meknès raconte peut-être quelque chose de beaucoup plus profond sur le Maroc contemporain. Car ce qui se joue aujourd’hui autour du cinéma d’animation dépasse largement la simple question culturelle. Il s’agit désormais d’une bataille silencieuse autour de l’imaginaire.

Le thème choisi cette année — la jeune création — n’est d’ailleurs pas anodin. À travers les conférences, les rencontres professionnelles et les espaces dédiés aux nouveaux talents, le festival tente clairement de positionner l’animation comme un secteur d’avenir, capable de produire des emplois, des contenus et peut-être même une forme de souveraineté culturelle.
Le mot peut sembler excessif. Il ne l’est pourtant pas.
Les enfants de Spacetoon
Pendant des décennies, l’imaginaire visuel de plusieurs générations marocaines a été largement importé. Les héros, les voix et les récits venaient d’ailleurs. Nous avons grandi entre les dessins animés japonais doublés au Moyen-Orient, les productions occidentales traduites en français ou en arabe classique, et plus tard les contenus mondialisés diffusés par les plateformes numériques. Même nos nostalgies ont souvent été sous-traitées.
Spacetoon, évoqué cette année au FICAM, résume presque à lui seul ce phénomène. Toute une génération maghrébine et arabe partage aujourd’hui les mêmes génériques, les mêmes références et parfois les mêmes émotions grâce à cette chaîne devenue un véritable producteur de mémoire collective régionale.
Mais justement : que produit aujourd’hui le Maroc lui-même ? La question devient centrale à l’heure où les écrans ont remplacé une partie des anciens espaces de transmission culturelle.
La guerre silencieuse des écrans
Autrefois, les récits collectifs passaient par l’école, la famille, la radio nationale ou la télévision publique. Aujourd’hui, ils passent par YouTube, TikTok, Netflix, les shorts, les algorithmes et bientôt l’intelligence artificielle générative.
Le danger n’est pas seulement culturel. Il est anthropologique. Car lorsqu’une société cesse progressivement de fabriquer ses propres imaginaires, elle finit aussi par externaliser sa manière de rêver, de se raconter et parfois même de se percevoir. C’est précisément ce qui rend les débats autour du FICAM intéressants.

Derrière les discours institutionnels sur « l’employabilité » et « les industries créatives », on sent apparaître une inquiétude plus profonde : celle d’un pays qui comprend enfin qu’il ne suffit plus de consommer des images. Il faut aussi apprendre à les produire. Et vite.
Produire des images ou produire une vision du monde ?
Pendant que le Maroc commence timidement à structurer une filière de l’animation, le reste du monde est déjà entré dans une autre dimension : celle des contenus automatisés, des studios assistés par IA et des plateformes capables de générer à très bas coût des univers visuels entiers.
Le risque est alors double. D’un côté, voir émerger une production locale techniquement correcte mais culturellement vide, conçue uniquement pour répondre aux exigences des plateformes ou des marchés internationaux. De l’autre, assister à une folklorisation de l’identité marocaine, réduite à quelques caftans animés, palmiers numériques et médinas photogéniques destinées à séduire des algorithmes plus que des spectateurs.
Car produire des images ne suffit pas. Encore faut-il avoir quelque chose à raconter. Et c’est peut-être là que le véritable défi commence.

Le Maroc possède déjà ses univers
Le Maroc possède pourtant une matière narrative immense : les mythologies populaires, les contes amazighs, les légendes atlasiques, les récits hassanis, les cultures urbaines contemporaines, les dialectes, les contradictions sociales, les mémoires familiales, les rêves de migration, les nostalgies collectives, les fractures territoriales, les ironies du quotidien. Un réservoir gigantesque d’histoires encore largement inexploitées.
Mais transformer cette matière en véritables univers visuels nécessite autre chose que des ateliers ponctuels et des slogans sur la créativité. Cela suppose une vision culturelle de long terme. Former des scénaristes, créer des écoles solides, financer l’écriture, encourager l’expérimentation, assumer des récits parfois complexes. Et surtout : accepter que l’animation ne soit pas uniquement destinée aux enfants. Car les sociétés qui dominent aujourd’hui l’industrie mondiale de l’animation ne vendent pas simplement des dessins animés. Elles exportent des visions du monde. Le Japon exporte des sensibilités, les États-Unis exportent des mythologies modernes, la Corée du Sud exporte des esthétiques culturelles complètes.
Et le Maroc ?
Pour l’instant, il hésite encore entre festival culturel, vitrine touristique, incubateur créatif et véritable projet stratégique. Mais malgré ses limites, le FICAM pose au moins une question essentielle : Qui dessinera nos futurs héros ?
Dans un monde saturé d’images produites ailleurs, le Maroc veut-il encore fabriquer ses propres rêves ? Car au fond, la véritable souveraineté culturelle ne commence peut-être ni dans les ministères, ni dans les discours institutionnels, ni même dans les festivals. Elle commence probablement au moment où une société devient capable d’imaginer elle-même ses héros, ses monstres, ses légendes, ses futurs et ses propres récits collectifs.
Au fond, la véritable souveraineté culturelle commence peut-être là : dans la capacité d’un peuple à encore dessiner lui-même les contours de ses rêves.
Apocryphal Media
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