Même en tenant compte des doublons, des bots, des connexions multiples ou de la simple curiosité, le chiffre paraît presque surréaliste : 1 289 619 personnes dans la file d’attente virtuelle pour acheter un ticket. Pas un ticket de concert ni de Super Loto, mais celui d’une finale de Champions’ League tant attendue par les supporters de l’A.S.FAR, opposant leur équipe au Mamelodi Sundowns.
Et derrière ce chiffre interminable se cachait une image presque hypnotique. Noir intégral, chiffres verts fluorescents, barre de chargement immobile, et ce message presque froidement administratif : « Vous pouvez fermer cette fenêtre sans perdre votre position dans la file d’attente. »
Pendant quelques heures, l’achat d’un billet de football au Maroc a ressemblé moins à une simple opération sportive qu’à l’attente d’un visa, à la précommande mondiale d’un nouvel iPhone ou à l’accès à un concert planétaire affichant complet. On n’achetait plus simplement un ticket. On tentait d’accéder à un événement rare.

Au final, cette capture d’écran avait quelque chose de profondément contemporain. Avant la digitalisation et les smartphones, le public faisait la queue pendant des heures devant de petits guichets, souvent dans des conditions difficiles, sous un soleil de plomb ou une pluie battante. Mais la passion primait toujours, indépendamment de la météo et des contraintes.
Aujourd’hui, le football marocain a entamé un virage numérique aussi brutal qu’irréversible. Le public n’attend plus devant des guichets ; il attend derrière des écrans. Une foule invisible et dispersée, connectée depuis Rabat, Casablanca, Tanger, Paris, Montréal ou peut-être simplement depuis le café du quartier, rafraîchissant nerveusement la page dans l’espoir d’obtenir ce fameux sésame devenu rare : le ticket en ligne.
Et pourtant, derrière ce numéro interminable, il y avait bien quelque chose de très réel : une foule.
Quand le public réclamait la modernisation
Mais pour être honnête, il faut reconnaître une chose : cette digitalisation de la billetterie n’a pas été imposée au public. Elle a, au contraire, longtemps été réclamée, à juste titre, par une partie importante des supporters, ceux-là mêmes qui se plaignent aujourd’hui de ne pas avoir pu acheter leur ticket via la plateforme numérique.

Pendant des années, acheter un billet pour un match de l’ASFAR relevait parfois davantage de l’épreuve logistique que du simple loisir sportif. Les ventes s’effectuaient sur quelques rares points répartis entre Rabat, Salé, Témara ou le centre sportif des FAR, souvent selon des horaires administratifs incompatibles avec le quotidien d’une grande partie du public. C’était d’ailleurs le cas — ou cela l’est encore parfois — pour plusieurs clubs marocains.
Il fallait se déplacer, parfois traverser toute la ville ou venir d’une autre région, supporter la chaleur, le froid ou la pluie, puis espérer que les billets ne soient pas épuisés avant d’atteindre enfin le guichet.
Les files d’attente désordonnées commençaient parfois dès les premières heures du matin. Autour des guichets s’agglutinait alors une foule hétéroclite faite de revendeurs opportunistes, d’adolescents quémandant quelques dirhams pour acheter leurs tickets. Dans cette promiscuité permanente, les tensions, les bousculades et parfois même certains vols ou agressions faisaient presque partie du décor. À cela s’ajoutait la brièveté des périodes de vente, parfois limitées à une journée ou une journée et demie avant le match, accentuant davantage encore la frustration et les tensions.
À mesure que le football mondial se modernisait, une partie croissante du public regardait donc avec envie les modèles de billetterie numérique déjà généralisés ailleurs. Acheter sa place depuis son téléphone, assis dans son salon, apparaissait alors comme une évolution logique, presque inévitable.

Mais comme souvent avec les grandes transformations technologiques, la solution a aussi créé de nouveaux filtres invisibles. Le problème n’était plus physique. Il devenait numérique. Avant, il fallait pouvoir se déplacer, aujourd’hui, il faut disposer d’une carte bancaire, d’un smartphone, d’une connexion stable, d’une certaine maîtrise technologique et surtout rester constamment à l’affût. La queue devant le guichet a disparu. Mais une autre file d’attente, plus silencieuse et parfois plus excluante, est apparue derrière les écrans.
Du supporter au spectateur d’événement
Mais cette transformation ne concerne pas uniquement la manière d’acheter un billet. Elle touche aussi, progressivement, la nature même du public qui occupe désormais les tribunes marocaines. Depuis la Coupe du monde 2022 au Qatar, une autre image du supporter marocain s’est imposée sur les écrans internationaux : un public festif, familial, photogénique, parfaitement intégré au grand spectacle du football mondialisé. Une image largement saluée à l’étranger et qui a incontestablement contribué au rayonnement du Maroc bien au-delà du terrain.
Les nouveaux stades, la CAN, le Mondial 2030 et la transformation du football en produit d’image ont progressivement accompagné l’émergence d’un autre rapport au stade : plus événementiel, plus esthétique, parfois plus proche du spectacle que du supportérisme traditionnel. Le stade n’est plus seulement un lieu où l’on vient pousser son équipe pendant quatre-vingt-dix minutes. Il devient aussi une expérience, un décor, un espace de représentation sociale. On y vient pour vivre un événement, produire du contenu, publier des stories, immortaliser une soirée ou parfois simplement “être là”.
Lors du match inaugural du nouveau complexe Moulay Abdallah face au Niger en septembre dernier, une scène presque surréaliste avait d’ailleurs frappé de nombreux habitués des tribunes. Dans certains espaces premium, une bonne partie des spectateurs ne regagna leurs sièges qu’une dizaine de minutes après le début de la seconde période. Le buffet, les discussions et les mondanités semblaient avoir momentanément pris le dessus sur le match lui-même.
Cette scène, anodine en apparence, racontait pourtant quelque chose de plus profond : la transformation progressive du rapport qu’une partie du public entretient désormais avec le stade et avec le football lui-même.
La vérité est que, pendant longtemps, les stades marocains étaient perçus comme des territoires exclusivement populaires : bruyants, masculins, parfois violents, peu adaptés à des publics habitués à d’autres formes de sociabilité sportive. Mais les nouveaux complexes changent progressivement cette image.
Dans certains salons VIP, on découvre aujourd’hui le football comme on découvrirait un nouvel art de vivre, entre lounge, réseautage et expérience premium. Mais après tout, chacun a parfaitement le droit d’assister à un match, de découvrir un stade ou de soutenir l’équipe de son choix, par passion, curiosité ou par simple effet de mode.

Mais cette évolution pose aussi une autre question : un grand stade plein est-il forcément un grand stade qui pousse son équipe ? Car une finale continentale ne se joue pas uniquement sur la pelouse. Elle se joue aussi dans les tribunes, à travers les chants, la pression, la ferveur collective et cette capacité très particulière de certains publics à transformer un stade entier en véritable chaudron, en « bad experience » pour l’équipe adverse. Un public peut être spectaculaire pour les caméras sans forcément produire cette intensité presque viscérale qui fait encore aujourd’hui l’âme du football populaire.
L’image et la ferveur
Au fond, le véritable débat dépasse largement la simple question de la billetterie ou du confort des nouveaux stades. Il touche à quelque chose de plus profond : l’image même que le football marocain souhaite désormais projeter de lui-même.
Depuis quelques années, les grandes compétitions internationales ont transformé les stades en véritables vitrines médiatiques. Les tribunes ne servent plus uniquement à soutenir une équipe, elles participent aussi à raconter un pays. Ce modèle semble depuis hanter, consciemment ou non, une partie de l’imaginaire footballistique marocain. Les nouveaux complexes, les espaces premium, la présence massive d’influenceurs et de créateurs de contenus lors des grandes compétitions ou encore l’importance accordée à l’image du stade et du public témoignent d’une volonté croissante de faire du football marocain une vitrine internationale du pays.
Mais cette évolution fait aussi apparaître une tension plus discrète entre deux imaginaires du football. D’un côté, un football premium, familial, esthétique, calibré pour les caméras et les réseaux sociaux. De l’autre, un football populaire, passionné, bruyant et excessif parfois, porté par les virages, les tifos, les chants, les fumigènes et cette pression collective capable de transformer une simple rencontre en véritable bataille émotionnelle.
Le paradoxe est peut-être là : ce sont justement ces tribunes populaires, parfois jugées peu disciplinées et imprévisibles, qui produisent aussi l’atmosphère unique que le monde entier admire dans le football marocain. Car derrière les excès qu’il faut évidemment combattre, il existe aussi une culture tribune profondément vivante, créative et viscérale.
Le véritable dilemme semble alors être ailleurs : faut-il moderniser cette culture populaire sans éteindre sa ferveur et son identité ? Ou faut-il construire progressivement un nouveau public plus « médiatiquement correct », en espérant lui inoculer un jour cette même intensité émotionnelle ?

Vibrer ensemble
Au fond, les nouveaux stades marocains cherchent peut-être encore leur véritable équilibre. Un équilibre entre le salon VIP et le virage. Entre le spectateur d’événement et le supporter qui perd sa voix pendant quatre-vingt-dix minutes. Entre le football comme vitrine internationale et le football comme exutoire populaire.
Car la modernisation du football marocain pose désormais une question plus complexe qu’il n’y paraît : comment rendre les stades plus confortables, plus sûrs, plus accessibles et plus “présentables” sans pour autant aseptiser cette énergie populaire qui fait justement leur singularité ?
Le défi n’est probablement pas de remplacer un public par un autre. Ni d’opposer systématiquement les tribunes populaires aux nouveaux publics plus occasionnels ou plus premium. Le véritable enjeu est peut-être ailleurs : réussir à moderniser la culture tribune sans la vider de sa substance.
Car les tifos, les chants, la ferveur collective et cette capacité presque irrationnelle de certains publics à porter une équipe au-delà de ses limites ne sont pas des anomalies à corriger.
Ils font partie du spectacle.
Ils sont parfois le spectacle lui-même.
Younes Foudil
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