Le nouveau trailer de « Odyssey », de Christopher Nolan a provoqué un petit frisson au Maroc. Entre les images de Dakhla et celles de Aït Ben Haddou, beaucoup ont ressenti cette satisfaction familière : celle de voir le paysage marocain entrer, une nouvelle fois, dans l’imaginaire mondial.
Ce n’est pas rien. Depuis des décennies, le Maroc accueille des productions internationales majeures. Des films historiques, bibliques, antiques, médiévaux ou futuristes ont utilisé ses déserts, ses kasbahs, ses villes anciennes, ses montagnes et ses littoraux pour représenter la Judée, l’Egypte des pharaons, la Grèce antique, l’Arabie ou des royaumes fictifs.

Le Maroc est devenu une sorte de territoire cinématographique universel. Mais derrière cette satisfaction légitime demeure une question plus inconfortable : combien de temps allons-nous continuer à n’être qu’un décor ?
Un pays qui possède déjà les ingrédients
Il faut d’abord reconnaître une évidence : peu de pays disposent d’un potentiel cinématographique aussi dense et aussi diversifié que le Maroc. En quelques centaines de kilomètres, un réalisateur peut trouver des dunes sahariennes, des plages atlantiques immenses, des villages de montagne, des médinas anciennes, des paysages semi-lunaires, des espaces capables de représenter aussi bien l’Antiquité que le futur.
Cette polyvalence géographique est un atout colossal. À cela s’ajoutent plusieurs éléments souvent cités par les productions étrangères, notamment la proximité avec l’Europe, des coûts relativement compétitifs, une stabilité politique appréciée par les studios, une expérience historique dans l’accueil des tournages mais également des techniciens marocains déjà présents sur de nombreuses productions.

Le Maroc possède donc déjà une partie importante de la chaîne de valeur. Mais il lui manque encore ce qui transforme un simple lieu de tournage en véritable puissance cinématographique.
Ouarzazate : le symbole d’une limite
Pendant longtemps, Ouarzazate a été présenté comme le « Hollywood africain ». L’expression est flatteuse. Mais elle révèle aussi une ambiguïté. Car au fond, que signifie réellement cette formule ? Avons-nous créé un Hollywood marocain ? Ou avons-nous simplement créé une zone de service destinée aux productions étrangères ? La nuance est essentielle.
Depuis des années, le Maroc accueille des tournages prestigieux, mais très peu de ces productions ont réellement contribué à l’émergence d’une industrie nationale intégrée. Nous fournissons les paysages, une partie de la logistique, des figurants à profusion, parfois des techniciens et des infrastructures ponctuelles.

Mais les centres de décision, les scénarios, les grandes sociétés de production, les plateformes de distribution, les stars, les écoles d’élite, les grands studios d’effets spéciaux et les revenus structurels restent majoritairement ailleurs.
Autrement dit, le Maroc participe à la fabrication de l’image mondiale, mais rarement à sa gouvernance.
C’est peut-être là que réside notre principal retard conceptuel. Au Maroc, le cinéma est encore souvent pensé comme un secteur culturel, un outil touristique, un espace artistique ou un domaine de prestige. Il est rarement pensé comme une industrie stratégique.
Pourtant, les grandes puissances audiovisuelles ne raisonnent plus ainsi depuis longtemps. Le cinéma et les séries représentent aujourd’hui des milliards de dollars, des emplois hautement qualifiés, des technologies avancées, des métiers numériques, de la diplomatie culturelle, du soft power, de l’export et de l’innovation.
Lorsqu’un pays développe une véritable industrie audiovisuelle, il ne produit pas seulement des films. Il produit des ingénieurs son, des spécialistes VFX, des scénaristes, des cascadeurs, des décorateurs, des techniciens lumière, des développeurs 3D, des compositeurs, des studios, des réseaux de diffusion et des métiers touristiques connexes.
En réalité, une grande industrie cinématographique ressemble davantage à un écosystème industriel complexe qu’à un simple univers artistique.
Pourquoi le Maroc ne pourrait-il pas reproduire le modèle automobile ?
Le parallèle peut sembler audacieux. Et pourtant. Le Maroc a réussi à construire, en quelques années, de véritables filières industrielles dans l’automobile et l’aéronautique. Ces secteurs reposent sur une logique claire : attirer les grands acteurs mondiaux, créer des infrastructures, développer la sous-traitance locale, former progressivement les compétences nationales, favoriser le taux d’intégration industrielle afin de créer un écosystème complet.

Pourquoi cette logique serait-elle impossible dans l’audiovisuel ? Pourquoi ne pas imaginer de grands studios marocains, des centres régionaux de tournage, des écoles spécialisées de haut niveau, des formations techniques certifiantes, des incubateurs de scénaristes, des hubs VFX et animation, des partenariats avec Netflix, HBO, Amazon MGM ou d’autres plateformes, des zones franches audiovisuelles et des mécanismes fiscaux ciblés ?
Pourtant, le potentiel existe. Le problème est moins celui des ressources que celui de la vision.
Le piège du figurant éternel
L’autre paradoxe marocain est peut-être encore plus symbolique. Le Maroc apparaît dans des films mondiaux. Mais les Marocains y apparaissent rarement comme des figures centrales. Combien d’acteurs marocains ont réellement émergé à l’échelle internationale ces dernières décennies ? Très peu. Et lorsqu’ils apparaissent dans les grandes productions internationales, ils restent souvent cantonnés aux rôles périphériques, aux personnages anonymes, aux stéréotypes régionaux ou aux fonctions de simple présence visuelle. Comme si le Maroc pouvait être vu, mais difficilement incarné.
Or une véritable industrie cinématographique produit aussi ses propres visages. Elle fabrique des stars. Pas uniquement au sens superficiel du terme. Une star est aussi un capital symbolique, une exportation culturelle, une référence générationnelle et un moteur économique.

Pourtant, l’histoire du cinéma mondial montre qu’un grand film peut parfois transformer un acteur régional en figure internationale. Le meilleur exemple dans notre région reste sans doute Omar Sharif. Déjà connu dans le cinéma égyptien, il accède à une dimension mondiale grâce à son rôle dans « Lawrence of Arabia ». Ce précédent démontre qu’un pays du Sud peut lui aussi produire des figures capables d’incarner l’imaginaire mondial, à condition de créer les structures, les réseaux et les opportunités nécessaires.
La Corée du Sud l’a compris. L’Inde l’a compris. La Turquie l’a compris. Même certaines industries africaines commencent à le comprendre. Le Maroc, lui, semble encore hésiter entre folklore local et dépendance logistique.
Former une génération entière de métiers du cinéma
Le plus frustrant est que cette transition pourrait avoir un impact social majeur. Le cinéma n’est pas réservé à une élite artistique. Une grande production mobilise différents corps de métiers et d’artisans : des chauffeurs, des menuisiers, des soudeurs, des maquilleurs, des costumiers, des pilotes de drones, des développeurs et des spécialistes numériques.
Autrement dit, l’industrie audiovisuelle peut devenir une machine massive de création d’emplois. Et dans un pays où une partie importante de la jeunesse cherche encore des débouchés, cette question devrait être prise extrêmement au sérieux. Plutôt que de considérer les tournages étrangers comme des événements ponctuels, le Maroc pourrait les utiliser comme des accélérateurs de transfert de compétences.
Chaque grande production devrait idéalement laisser derrière elle des formations, des infrastructures, des techniciens expérimentés et des réseaux professionnels. Autrement dit, un héritage, un leg.
Dakhla aujourd’hui, et demain ?
Le cas de Dakhla est particulièrement intéressant. Pendant longtemps, l’imaginaire cinématographique marocain international s’est concentré presque exclusivement autour de Ouarzazate et de ses environs. Mais l’apparition de Dakhla dans une production aussi médiatisée que « The Odyssey » montre que d’autres territoires marocains peuvent désormais entrer dans cette géographie mondiale du cinéma. Et cela ouvre des perspectives immenses.

Le Maroc ne manque pas de niches encore sous-exploitées : tournages maritimes, productions postapocalyptiques, films de science-fiction, péplums et cinéma historique, séries internationales, documentaires premium et studios virtuels.
Le vrai enjeu n’est donc plus seulement d’attirer des tournages, mais de savoir si le Maroc veut enfin devenir un acteur de l’industrie mondiale de l’imaginaire.
Cesser d’être uniquement le décor des autres
Il ne s’agit évidemment pas de nier l’importance des productions étrangères. Au contraire. Le tournage de « The Odyssey » constitue une formidable opportunité pour le Maroc. Mais encore faut-il savoir quoi faire de cette opportunité. Car un pays peut accueillir Hollywood pendant cinquante ans sans jamais construire sa propre puissance audiovisuelle. Tout dépend de la stratégie.
Le Maroc possède les paysages, la stabilité, l’expérience, les talents. Il possède désormais une visibilité mondiale réelle. Ce qu’il lui manque encore, c’est peut-être la décision politique, économique et culturelle de considérer enfin le cinéma non comme une vitrine occasionnelle, mais comme une industrie de souveraineté. Sinon, nous continuerons à regarder les grandes productions mondiales filmer notre territoire…pendant que d’autres continueront à écrire les histoires, produire les stars et capter l’essentiel de la valeur.
Le Maroc est très présent dans les grandes productions du cinéma mondial. La vraie question est désormais de savoir s’il veut continuer à servir de décor… ou commencer enfin à écrire une partie du scénario.
Younes Foudil
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