C’est un vrai branle-bas de combat dans l’enceinte même du Ouali. L’alcôve qui a servi depuis des siècles de sanctuaire aux démunis, aux disciples et à tous ceux venus y chercher baraka, bénédiction et intercession, a été transformée en quartier général d’un candidat aux législatives. Les étendards, les étoffes colorées, les nattes, les peaux d’ovins et de caprins servant de tapis de prière, les Corans, les reliques saintes et autres babioles pieuses ont été remisés dans un coin du sanctuaire. Cette « profanation » électorale répondait à la nécessité de dégager le passage et de laisser place à tout un attirail technique. La campagne a sa propre logique et ses propres objets de dévotion.
Une dizaine d’affidés s’affairent activement aux dernières vérifications avant le très attendu « show » du maître de leur confrérie. Ultimes retouches. On empile les tracts dans un coin, on fait le sound-check, on vérifie l’éclairage… Des préparatifs dignes d’un concert de Hard Rock. Ce n’est nullement un blasphème, mais quand il s’agit de faire les choses en grand, la confrérie ne lésine jamais sur les moyens et s’offre les services des professionnels de l’événementiel.
Le dress code lui aussi a été adapté à la circonstance. Aux traditionnelles casquettes, T-shirts et dossards de campagne, la confrérie a préféré turbans, chechias, jabadors et qechabas. On reste en campagne électorale, certes, mais on ne renonce pas pour autant à son identité ni à ce look si distinctif. Certaines concessions à la modernité ont leurs limites.
Même le pupitre en plexiglas installé par les techniciens est passé à la trappe. Il n’a pas survécu aux dernières vérifications. L’intéressé a estimé qu’il convenait mal à la solennité du moment et faisait figure de fausse note. Moul lqobba considérait qu’il ne pouvait décemment s’adresser à ses ouailles derrière un pupitre en plexiglas. Ce sera donc un minbar. Bien évidemment.

La pluie pourpre
Le choix du pourpre ne serait d’ailleurs pas récent. Un récit ancien qui circule dans la confrérie en ferait remonter l’origine à l’arrière-arrière-grand-père de Moul lqobba, saint réputé dans toute la région pour une baraka assez particulière. Il avait le don de faire pleuvoir. En période de sécheresse, des tribus parcouraient parfois plusieurs centaines de kilomètres pour solliciter son intercession. Le saint priait. On attendait. La pluie finissait généralement par tomber.
Au commencement, les gens venaient avec ce qu’ils avaient. Quelques sacs de céréales, une chèvre, de l’huile, parfois simplement de quoi organiser un repas collectif. Puis la réputation du saint grandit. Son rayon d’intervention aussi. Les offrandes suivirent. À mesure que sa baraka devenait célèbre, ce qu’il convenait d’offrir pour en témoigner dignement sa reconnaissance devint plus conséquent. Personne ne parlait naturellement de tarifs. Il s’agissait d’offrandes. La nuance était importante.
Une année, après une sécheresse particulièrement longue, une tribu établie dans une plaine aride au nord de Marrakech envoya une délégation auprès du saint. Celui-ci accepta d’intercéder, il pria et la pluie tomba. La tribu rassembla alors ce qui lui restait. Quelques sacs de grains, des olives, de l’huile, du miel et diverses provisions furent apportés au saint. Mais rien de sonnant et trébuchant. Pour les habitants, c’était considérable, mais pour le saint, beaucoup moins. Il ne fit aucun commentaire.
L’année suivante, la sécheresse revint. La tribu aussi. Le saint les reçut. Écouta leurs doléances. Puis il pria de nouveau. Cette fois, la pluie fut pourpre. Les récits divergent sur l’intensité du phénomène. Certaines versions parlent simplement d’une eau violacée. D’autres décrivent un ciel devenu mauve et une obscurité si étrange que les habitants auraient cru assister à la fin du monde.
La confrérie n’a jamais tranché entre ces versions. Elle retient surtout que la baraka peut prendre plusieurs formes. La tribu en retint une autre leçon. L’anathème, lui, n’aurait jamais été formellement levé. Plusieurs générations plus tard, les descendants de la tribu entretiendraient toujours une aversion particulière envers ceux de l’intercesseur. La réciproque serait vraie. Il est des sécheresses qui durent moins longtemps que les rancunes.
Une tradition orale beaucoup plus récente ajoute enfin que Prince, lors d’un séjour à Marrakech, aurait entendu raconter l’épisode. L’histoire de cette pluie surnaturelle lui aurait inspiré son succès planétaire, Purple Rain. L’entourage du chanteur n’a jamais confirmé cette filiation. La confrérie non plus. Elle ne l’a jamais démentie.
L’apparition
C’est ce qui explique pourquoi tous les membres de l’organisation portent un turban frappé d’un discret liseré pourpre. Les purpuratistes sont reconnaissables de loin. C’est du moins ainsi que les habitants ont fini par surnommer les disciples de la confrérie. Les intéressés, après quelques réticences, ont adopté le terme. La couleur est partout sans jamais vraiment l’être. Un ruban autour d’un pilier, une bordure sur un tract, une étoffe posée sur une table, quelques fanions et, surtout, l’étendard de la confrérie, soigneusement déplié et suspendu derrière le minbar.
À l’approche de l’heure annoncée, les conversations diminuent. Les premiers rangs se resserrent. Un jeune purpuratiste lance une retransmission en direct. L’heure passe. Moul lqobba se fait toujours désirer. On s’interroge discrètement dans les premiers rangs. Puis une rumeur commence à circuler, de bouche à oreille : Moul lqobba serait retenu par une prière rogatoire. Pas n’importe laquelle. Une prière particulière dont seuls quelques initiés maîtriseraient encore les codes. Des saints, bien entendu.
L’information rassure l’assistance. On attend donc avec davantage de patience, certains avec le sentiment assez flatteur d’assister aux effets d’une affaire qui les dépasse. Quelques minutes plus tard, un mouvement se produit près du sanctuaire. Moul lqobba daigne finalement apparaître, non sans un brin de théâtralité.

Il avance lentement, un chapelet dans la main droite. Ses yeux sont soulignés au khôl. Son jabador immaculé disparaît par endroits sous une étoffe pourpre jetée sur les épaules. Il s’est abondamment parfumé au musc, au point que son arrivée est facilement perceptible un kilomètre à la ronde.
On s’écarte. Moul lqobba salue à droite, puis à gauche. Quelques mains cherchent la sienne. Il gravit les marches du minbar, s’immobilise, fait lentement glisser trois grains de son chapelet entre ses doigts et regarde l’assistance. Un silence de temple se fait. Puis, dans une diction calculée, Moul lqobba articule ses premières paroles.
La litanie
Il commence doucement. Il rappelle les temps anciens, lorsque la parole donnée avait encore un poids, lorsque les anciens étaient respectés, lorsque chacun savait distinguer le vrai du faux et que nul n’aurait songé à discuter l’existence de la baraka. Il parle ensuite de dignité, de justice, de fidélité, de valeurs, de transmission, de ceux qui sont venus avant et de ceux qui viendront après. Il parle longtemps de l’avenir en recourant abusivement au passé.
Après plusieurs minutes d’un débit dont les inflexions semblent parfois relever davantage de l’incantation que du discours électoral, Moul lqobba s’interrompt brusquement. Il lève les yeux vers le ciel. Puis les mains. Paumes ouvertes, tête légèrement inclinée, il demeure ainsi quelques secondes dans une attitude de soumission et d’imploration. L’auditoire se tait. Des murmures parcourent les rangs. Moul lqobba laisse durer. Lorsqu’il abaisse enfin les mains, les applaudissements éclatent et les youyous fusent avant même qu’il ait repris la parole.
Il reprend. Un peu plus fort. Il promet de restaurer la confiance. Applaudissements. De rendre à la baraka la place qui lui revient. La réaction est plus nourrie. De protéger chaque foyer contre les maux visibles et invisibles. Des youyous imprègnent l’ambiance d’une ferveur singulière. Il promet ensuite que nul fidèle sincère ne sera abandonné, que les portes de l’espérance resteront ouvertes, que les injustices seront réparées, que les cœurs meurtris retrouveront la sérénité et que la bénédiction atteindra jusqu’aux territoires qui en ont été injustement privés.
Face à la cherté de la vie, au chômage, à la perte de confiance, à la sécheresse et aux disparités territoriales, Moul lqobba est clair. Ensemble nous surmonterons toutes les difficultés et relèverons tous les défis. Comment ? Par quels moyens ? dans combien d’années ? A quel coût ? On fait entièrement confiance au maître de la confrérie. Pourvu qu’on soit ensemble. Il suffit d’y croire.
Cette fois, toutes les ouailles se lèvent. Personne ne demande selon quel chronogramme. Il faut dire que la question serait assez malvenue. Moul lqobba ne propose pas seulement d’améliorer le quotidien. Son champ d’intervention est plus vaste. Là où un candidat ordinaire parle emploi, école, santé, routes ou pouvoir d’achat, lui peut encore intervenir sur la chance, le destin, la protection contre le mauvais œil, la paix intérieure et, sous certaines conditions, le devenir de chacun dans l’autre monde. La baraka dispose d’une marge de manœuvre supérieure.

Mais cela ne semble inquiéter personne. Au contraire. Plus Moul lqobba s’éloigne du domaine du vérifiable, plus l’enthousiasme augmente. Alors il va plus loin. Il promet ce qu’aucun de ses concurrents n’a encore osé promettre. Et lorsqu’une promesse paraît difficile à tenir, il en formule une plus grande. Les ouailles en redemandent.
Et comme le refrain obligé d’une chanson, Moul lqobba s’interrompt de nouveau. Il lève les yeux. Puis les mains. Cette fois, le silence est presque immédiat. Le public connaît désormais la séquence. Quelques secondes passent. Lorsqu’il reprend, les applaudissements sont plus longs. Moul lqobba semble en prendre acte.
Il se remet à débiter religieusement sa litanie, scrute l’auditoire et comme s’il venait de se souvenir d’un détail important, il s’interrompt brusquement. Cette fois, il ne regarde pas le ciel. Il se penche légèrement vers le micro et sur un ton solennel, il lance : veuillez, s’il vous plaît, réserver un bon accueil aux frères qui passent dans les rangs. Puis il reprend immédiatement sa litanie.
De jeunes purpuratistes zélés traversent hardiment les rangées. L’un recueille les contributions en espèces, un autre prend note des promesses de dons en nature, un troisième indique aux plus généreux qu’il est également possible de contribuer aux frais de la confrérie et de la campagne. La baraka est immatérielle. La campagne, elle, l’est beaucoup moins.

Les femmes à ras-bord
Moul lqobba consacre ensuite une partie importante de son intervention aux femmes. Il commence par leur rendre hommage. Il rappelle leur courage, leur patience, leurs sacrifices, leur rôle irremplaçable dans la transmission des valeurs et la préservation des familles. Il entend améliorer leur statut, restaurer leur dignité et rendre enfin justice à celles auxquelles la société doit tant. Il souhaite notamment redonner toute sa valeur au rôle de la femme au foyer, qu’il qualifie de lustre qui éclaire notre chemin, gardienne de l’équilibre familial et dépositaire des valeurs que le monde moderne aurait trop longtemps négligées. Les femmes applaudissent. Moul lqobba promet de les placer au-devant de ses priorités, elles qui sont assises carrément derrière. Mais encore une fois, elles applaudissent avec davantage de vigueur. La place éminente qu’il promet aux femmes ne semble poser aucune difficulté particulière avec celle qu’elles occupent dans ce meeting.
Ceux qui vont voter te saluent
Le discours s’accélère. Après les promesses surnaturelles et les louanges à ras-bord, viennent les ennemis, puis les critiques. La géographie du désaccord s’élargit. Il y a, bien entendu, les adversaires de toujours, ceux que cette conception de la politique laisse perplexes. Ceux qui s’obstinent à vouloir ramener la vie publique à des choses aussi prosaïques que des politiques publiques, les promesses à des engagements quantifiables et la confiance à des résultats observables.
Moul lqobba les regarde avec gravité. Comment peut-on mesurer l’espérance ? Applaudissements. Comment chiffrer la dignité ? Nouveaux applaudissements. Quel budget attribuer à la droiture ? Les ouailles se lèvent à l’unisson.
Moul lqobba persiste. Il dénonce les attaques et les conspirations. Il évoque ceux qu’il appelle crocodiles, démons et esprits maléfiques. Ceux-là même qui cherchent à marginaliser les hommes de bien, à étouffer leur parole et qui conspireraient contre la baraka authentique.

Il lève une dernière fois les mains vers le ciel. Mais lorsqu’il les abaisse, quelque chose a changé. Sa voix s’enraye et devient chancelante. Dans les premiers rangs, les applaudissements cèdent la place à la stupeur. Moul lqobba tente de reprendre mais semble ne pas y parvenir. L’émotion l’envahit. Un purpuratiste interrompt sa collecte, s’approche du minbar et lui tend un mouchoir. Quelques sanglots se font entendre dans l’assistance. Plusieurs téléphones zooment. Sur la retransmission en direct, les commentaires et les cœurs inondent l’écran.
Moul lqobba essuie ses yeux. Le silence dure encore quelques secondes. Puis il relève la tête, serre son chapelet et reprend la parole. La campagne continue.
Et dehors, sur la façade blanche de la qobba, quelqu’un achève de nouer un immense ruban pourpre, symbole du purpuratisme
Younes Foudil
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