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La cerise originelle

La cerise est un fruit modeste, petit, fragile, éphémère. Et pourtant elle est devenue suffisamment importante pour donner naissance à l’un des plus anciens festivals du Maroc, aujourd’hui inscrit au patrimoine immatériel mondial. Le festival qui dure du 24 au 27 juin célèbre officiellement un fruit, mais ce qu’il met en scène depuis plus d’un siècle, c’est une ville, une mémoire collective, des savoir-faire, des rapports sociaux, des traditions, des formes de coexistence et même une certaine idée du Maroc.

Parce qu’en lisant le dossier UNESCO relatif au festival, on se rend compte que celui-ci n’est pas protégé pour les cerises proprement dites, mais pour ce qu’il transmet. Les cerises pourrissent, les arbres meurent, les reines des cerises vieillissent et les défilés s’arrêtent. Mais les récits, eux, survivent.

Presque chaque fruit possède sa propre légende. Des histoires inventées de toutes pièces, bien sûr, qui cherchent à expliquer l’apparition de tel ou tel fruit, à lui attribuer des événements extraordinaires, des vertus particulières ou encore des significations religieuses, philosophiques, romantiques ou même dramatiques. De nombreux fruits ont ainsi été adoptés par les nombreuses mythologies, religions, célébrés par la poésie et le folklore. La cerise ne déroge pas à cette règle.

Cherry je t’aime, cherry je t’adore

Avant qu’Adam et son épouse ne goûtent au fruit de l’arbre défendu, celui que certains appellent l’Arbre de la Connaissance, ils passaient leurs journées à se promener dans le Jardin d’Éden, découvrant fruits et récoltes à une époque où le Paradis ne proposait encore qu’un menu strictement végétarien. Ni steak saignant, ni filet mignon. Un paradis pour les végétariens, au sens propre comme au figuré

Un jour, pendant qu’Adam faisait sa sieste par terre, parce qu’il n’y avait pas encore de lit, ni même de hamac, sa deuxième moitié se promenait dans ce jardin vaste comme les cieux et la terre, goûtant aux fruits et remerciant le Créateur pour tant de générosité. Comme tout était gratuit et offert par le Très-Haut, Eve prit ses aises. Elle picorait ici, goûtait là, abandonnait un fruit pour un autre, un peu comme une cliente qui tombe sur un buffet de dégustation gratuite dans un centre commercial.

Au bout d’un moment, elle tomba par hasard sur un cerisier. Les fruits étaient brillants, charnus et d’un rouge irrésistible. C’était la toute première fois que la curiosité de la « Femme », la première de surcroît, se manifesta. Elle goûta une cerise, puis une deuxième, puis une troisième, puis beaucoup plus que cela.

Elle les trouva délicieuses et se mit à en manger sans aucune forme de modération. Et comme en ces temps anciens, il n’y avait pas encore d’emballage ou de sachet en plastique, elle en ramassa une bonne quantité dans ses mains pour faire goûter cette merveille à son cher époux.

Au même moment, Adam se réveilla de sa sieste. Ne voyant plus son épouse à ses côtés, il se fâcha quelque peu. Il partit aussitôt à sa recherche au moment où elle revint à nid conjugal mais ne le trouva pas. Elle se mit donc elle aussi à le chercher, tout en continuant à grignoter une à une, les cerises qu’elle avait récoltées. À force de chercher et de manger, elle finit par toutes les dévorer.

C’est alors qu’elle tomba nez à nez avec un Adam passablement contrarié. Adam lui demanda des explications. Comment cela peut-il arriver, tu sors sans prévenir ? Sans doute la première scène de ménage de l’histoire de l’humanité. Elle se précipita vers lui et lui dit : J’ai découvert un arbre extraordinaire ! Le meilleur fruit que j’aie jamais goûté. Viens vite, il faut absolument que tu essaies ! Le chocolat ? répond-il. De quoi tu parles ? répondit Eve. De quelque chose de très très bon, dit-il. Et Qui t’en a parlé ? demanda-t-elle ? Le serpent, répond-il d’un air tranchant. Il m’a dit qu’il était de l’autre côté de la colline avec encore plein de bonnes choses. Eve réplique d’un air surpris : mais tu sais qu’on nous a interdit d’aller là-bas, voyons. Oublie ce serpent et suis-moi, un jour il va te finir par te perdre.

Comme Adam avait toujours eu tendance à la suivre partout, il lui emboîta le pas sans discuter. Mais à cette époque, le Paradis était encore inhabité et n’avait pas vraiment besoin de signalétique, ou de repères urbains. Il n’y avait pas encore l’Avenue de l’Indépendance, ni encore de boulevards portant des noms de personnages politiques. Et comme il ne peut y avoir de gauche au Paradis, ils continuèrent obstinément à tourner à droite jusqu’à se perdre complètement et à ne plus retrouver ce délicieux fruit du cerisier.

Adam commença à douter de l’histoire de son épouse. C’est comme s’il avait déambuler à travers tous les rayons d’un supermarché sans trouver la fameuse promotion dont parlait Eve. Celle-ci, de son côté, était triste et très vexée, tant elle avait adoré ces cerises bien plus qu’il n’était raisonnable de l’avouer et voulait tant les faire goûter à Adam.

Comme elle était vive d’esprit et un brin espiègle, elle le caressa tendrement pour le réconforter et lui rappelât qu’ils ont toute l’éternité pour retrouver ce fruit, mais s’il ne voulait pas attendre, il pouvait retrouver le parfum et le goût des cerises sur ses lèvres et sur sa langue.

Et au lieu de découvrir le goût des cerises, ils découvrirent les baisers. Le French Kiss.

Fruit des rois, fruit de la connaissance

Sauf que l’histoire ne s’arrête pas là, à ce doucereux échange de baisers. C’est même précisément à cet instant que tout bascule. Une voix familière s’élève derrière eux. « Alors ? ». Ils se retournent. Le serpent est là, adossé à un arbre, un sourire discret au coin des lèvres. « Je vous avais dit que derrière certaines découvertes en viennent toujours d’autres ». Il les regarde quelques instants sans rien ajouter, comme s’il savait que certaines vérités ont besoin de silence pour être entendues. « Ce baiser est merveilleux ». Adam et Ève échangent un regard. « Mais il existe un endroit où il prendra tout son sens ». « Où ça ? » demande Ève.

Le serpent ne répond pas tout de suite. Il lève simplement les yeux vers l’horizon et désigne une colline qui marque la limite du jardin. « Derrière la colline ». Adam fronce les sourcils. « C’est donc là que pousse le chocolat ? ». Le serpent éclate de rire et dit : « Entre autres ». Puis son visage redevient sérieux et il ajoute : « derrière cette colline, il n’y a pas seulement du chocolat. Il y a des chansons, des couchers de soleil, des retrouvailles, des chagrins, des enfants, des départs… Il y a un monde ». Il marque une pause. « Mais ce monde a un prix ».  Le couple reste silencieux. Le serpent poursuit calmement : « ici, vous avez l’éternité, là-bas, vous aurez le temps. Ici, rien ne manque, là-bas, rien n’est parfait. Ici, vous ne connaîtrez ni la peur, ni le manque, ni la perte. Là-bas, vous connaîtrez aussi l’amour, le courage, les surprises, les retrouvailles, les premières fois… et cette étrange nostalgie qui fait parfois sourire en regardant derrière soi ». Il leur adresse un dernier regard. « Je peux vous montrer le chemin, mais je ne marcherai jamais à votre place ». Puis il disparaît.

Adam reste longtemps immobile. Il regarde une dernière fois le jardin. « Et si nous nous trompions ? que diront-ils de nous nos enfants, nos petits-enfants, ceux qui viendront après eux, que penseront-ils de ceux qui les ont privés du Paradis ? ». Ève d’un air rassurant lui répond « certains nous en voudront peut-être, d’autres nous comprendront. Beaucoup nous jugeront comme toutes les générations jugent celles qui les ont précédées. Puis elle sourit. Mais lorsqu’ils verront leur premier coucher de soleil sur la mer, lorsqu’ils tomberont amoureux, lorsqu’ils riront jusqu’à en avoir mal au ventre, lorsqu’ils embrasseront leurs enfants pour la première fois, lorsqu’ils écouteront une chanson qui leur rappellera leur jeunesse…alors ils comprendront peut-être pourquoi nous sommes partis ». Ève lui prend doucement la main, ils se regardèrent une dernière fois, puis ils prirent la route.

La bohème a un prix

« Oui, la vie sera difficile. Mais elle sera aussi magnifique », affirme Eve. De la sorte, elle n’essaie pas de nier la difficulté, mais l’accepte bien comme le juste prix à payer. Elle reconnaît que le Paradis n’a ni manque, ni risque, ni perte. Mais elle avait compris que justement, sans manque, sans risque et sans perte, beaucoup de choses qui donnent leur saveur à l’existence perdent aussi leur sens. La nostalgie n’existe pas sans le temps, le courage n’existe pas sans le danger, l’amour n’existe pas tout à fait de la même manière sans la possibilité de perdre l’autre. Le coucher de soleil n’est beau que parce qu’il ne dure pas et les cerises ne sont délicieuses que parce que leur saison est courte.

Ceci transforme complètement le sens de la perte et de la « Chute ». Sous cet angle, le péché originel n’eût jamais et n’aurait jamais existé. Il n’y eut que le baiser originel, la jeunesse originelle. Et comme toutes les jeunesses, elle fut belle, imprudente, rebelle et passagère.

D’ailleurs ce qui rend sympathique cette version, aussi apocryphe soit-elle, c’est qu’elle remplace la culpabilité par la nostalgie. Au lieu d’un procès-verbal céleste, on retrouve le souvenir attendri d’un couple assis sous un cerisier. Tout le récit devient alors une histoire de départ. L’histoire de deux jeunes amoureux qui rencontrent un personnage initiatique, un passeur de l’enfance et l’âge adulte, qui leur parle de ce qui existe derrière la colline. Et comme tous les jeunes amoureux depuis la nuit des temps, ils finissent par faire ce que les anciens leur déconseillent de faire, ils prennent la route.

Adam réalise alors que le premier grand bouleversement de l’histoire humaine n’est peut-être pas la désobéissance, mais une femme qui lui dit : « Viens goûter, tu vas aimer ».

Et là, la cerise prend une nouvelle dimension. Elle n’est plus seulement le fruit du premier baiser. Elle devient la madeleine de Proust de l’humanité. Chaque fois qu’ils en goûtent une, Adam et Ève se souviennent du jour où ils ont cessé d’être des enfants du Paradis pour devenir des voyageurs du monde.

Parce qu’au fond, cette fable apocryphe ne parle ni d’Adam, ni d’Ève, ni même de théologie, mais de ce privilège extraordinaire que nous avons tous eu un jour d’être jeunes, fous, comme le chante si bien Aznavour dans sa « Bohème », de tomber amoureux et croire que le monde nous attendait derrière la colline.

Et même lorsque cette époque est loin derrière nous, il suffit parfois d’une chanson, d’une photo, d’un vieux souvenir… ou d’une paire de cerises pour y retourner quelques minutes.

Younes Foudil

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