Nul besoin de la publier au Bulletin Officiel, elle est là, elle existe bel et bien. A l’approche de chaque fête ou évènement religieux, elle ressurgit avec la régularité d’un inclassable rituel administratif. Personne ne connaît son origine ni en revendique la paternité. Elle flotte quelque part entre rumeur, habitude, pratique administrative et réflexe collectif. On ne lui trouve nulle trace écrite, pas même une simple mention au détour d’un texte oublié ou hérité du Protectorat. Et pourtant, tout le monde la connaît, enfin les concernés, bien plus que les citoyens lambda. Elle fait partie de ce corpus de pratiques « informelles » purement marocaines de non-dits et surtout de non-écrits. Une règle de 3 à la marocaine dont la quatrième valeur inconnue donne invariablement le nombre de 6 comme résultat, soit 3 jours avant et 3 jours après…chaque fête religieuse.
Quelques jours avant chaque célébration religieuse, une petite fébrilité commence discrètement à s’installer au sein de certains milieux marocains. Rien de très spectaculaire, juste une question devenue un refrain lancinant et indémodable sur un ton faussement détaché : « quand vont-ils fermer ? ou surtout réouvrir ? ». On parle bien ici des débits de boissons alcoolisés.
Ce qui est drôle, c’est que tout le monde est convaincu que cette fameuse « règle de 3 à la marocaine » s’applique à la lettre, et pourtant, il y a toujours cet espoir intime que « l’Administration », dans toute sa magnanimité, fera exception cette fois-ci. Tout le monde reste suspendu à la rumeur d’une réouverture anticipée, car au Maroc, l’information officielle importe parfois moins que l’intelligence collective du terrain. Puis arrive la désillusion pour ceux qui n’ont pas été très prévenants, ceux qui n’ont pas eu la sagesse ou les moyens de constituer leur stock d’alcool avant le « blackout alcoolien », cette étrange parenthèse administrative que tout le monde connaît très bien sans qu’elle soit transcrite noir sur blanc.
Mais avant de s’interroger sur la pertinence et la fonctionnalité d’une telle règle, il est important d’essayer d’analyser ce phénomène « socio-administratif » à travers une perspective sociétale et un prisme humain.

Vivons ivres, buvons cachés
Le Maroc n’a jamais complètement tranché entre prohibition et liberté de consommation d’alcool. Il fonctionne selon une troisième logique, celle d’une tolérance conditionnelle, une troisième voie, plus ambiguë, plus subtile et peut-être plus marocaine : « Vivons ivres, buvons cachés ». On peut boire, acheter, vendre, mais discrètement, dans des lieux précis et selon des conditions bien définies, sans provoquer, sans heurter publiquement l’ordre symbolique dominant. Le problème n’est pas toujours l’acte lui-même, c’est parfois sa visibilité. Le maître mot devient dès lors « la discrétion ».
En fait, une simple analyse croisée des textes de lois et de l’ordre social implicite, suffit pour avoir la conviction que l’injonction à la discrétion importe plus qu’une interdiction absolue. Et cette posture s’applique invariablement aussi bien aux Marocains qu’aux touristes. La discrétion est érigée alors en valeur plus importante que la loi elle-même.
Le temps social suspendu
La règle des 3 à la marocaine » n’est donc pas seulement une histoire d’alcool ou de fermeture temporaire des débits. C’est surtout une histoire de temporalité sociale. Pendant quelques jours, nos villes changent légèrement de rythme. Certains comportements deviennent plus discrets et d’autres habitudes se déplacent ailleurs. Une petite géographie parallèle fait apparaître ceux qui anticipent, ceux qui attendent la réouverture avec résignation et ceux qui improvisent d’autres solutions.
Les fermetures autour des fêtes religieuses semblent davantage relever d’usages administratifs, d’instructions locales et d’une volonté de préserver l’ordre symbolique du moment religieux. Car les sources juridiques sont abondantes sur les licences, autorisations et taxes… Elles sont beaucoup plus silencieuses sur cette fameuse « règle de 3 ».
Elle pourrait, en fait, être interprétée comme l’expression la plus aboutie de cette philosophie qui n’interdit pas vraiment l’alcool, mais l’invite pieusement à s’effacer momentanément lorsque la société veut réaffirmer collectivement son identité religieuse, ou plutôt la ménager.
Mais en réalité, la fermeture n’est pas le moment le plus intéressant. Le vrai phénomène commence après. On peut bien s’arranger pour constituer une réserve d’alcool pour les « jours tampons », mais pendant le Ramadan, ce stock perd sa fonction. Le temps change puisque le mois sacré impose une sorte de suspension générale des habitudes festives nocturnes. Et c’est précisément pour cela que la réouverture du troisième jour après l’Aïd prend une dimension presque cérémonielle.
Par contre, pour les autres fêtes religieuses, surtout Aïd Al-Adha avec ses grillades et ses longues soirées, les clients sont fébrilement impatients, massés sur les startingblocks dès minuit du 3e jour.
C’est pour cette raison que l’après ramadan est le moment le plus important pour les consommateurs et propriétaires de débits d’alcool. Parce qu’il ne s’agit pas simplement de la réouverture d’un commerce ou d’un bar, mais le début d’une nouvelle saison, le retour des habitudes, d’une certaine sociabilité nocturne et de la fête tout simplement après un mois d’abstinence. Le retour d’une version ordinaire du pays après un mois vécu comme une parenthèse temporelle.
Un mois qui dure pourtant 35 ou 36 jours et non 29 ou 30. Le Ramadan administratif devient plus long que le Ramadan religieux. Comme si le jour de l’Aïd ne suffisait pas à lui seul et qu’il fallait créer autour de lui une zone tampon symbolique ou une extension temporelle du sacré. L’Aïd ne dure plus un jour, il déborde, trois jours avant et trois jours après.

Une règle à l’image d’un Maroc 3D
Ce qui est fascinant dans cette histoire, ce n’est pas seulement la fermeture temporaire des débits de boissons, mais le statut étrange de cette règle. Elle semble exister dans une zone intermédiaire entre la loi, la coutume, l’instruction administrative informelle et le réflexe culturel. Ce n’est ni totalement officiel, ni totalement officieux. C’est marocain. On pourrait presque croire à une formule mathématique administrative : fête religieuse = 3 jours avant + 3 jours après. Une sorte de règle de 3 bureaucratique que l’administration applique mécaniquement depuis on ne sait plus quand.
Mais derrière cette apparente banalité se cache une photographie discrète du rapport qu’entretient la société marocaine avec la norme. Car au fond, cette règle raconte plusieurs Maroc en même temps. Le Maroc institutionnel, d’abord, dont l’identité officielle demeure profondément structurée par l’Islam, le Maroc administratif ensuite, celui des circulaires floues, et des consignes implicites et enfin le Maroc réel, celui des arrangements silencieux, des adaptations permanentes et des compromis pratiques que tout le monde connaît sans forcément les verbaliser. C’est précisément dans cet espace intermédiaire que naissent beaucoup de nos habitudes collectives.
Le génie du flou
Et c’est peut-être précisément là que cette règle devient intéressante politiquement. Parce qu’elle n’existe pas officiellement, mais elle s’impose socialement. Elle fait partie de ces mécanismes invisibles qui organisent discrètement la vie collective sans jamais être pleinement assumés dans le débat public.
Et c’est précisément là que réside toute l’habileté du système. Une loi clairement écrite peut être discutée, contestée, attaquée juridiquement, confrontée à sa constitutionnalité ou à son respect des libertés individuelles. Mais une pratique implicite devient beaucoup plus difficile à saisir. Elle flotte dans le non-dit, elle se transforme progressivement en tradition administrative, puis en habitude collective et enfin presque en évidence culturelle, au point où même ceux qui la critiquent finissent par l’intégrer mentalement dans le calendrier national.
Et c’est probablement cela, le véritable génie du système. Il est plus pragmatique d’opter pour l’ambiguïté maîtrisée que pour la contrainte frontale. Autrement dit, l’idée est de créer des mécanismes suffisamment visibles pour être respectés, mais suffisamment flous pour éviter qu’ils ne deviennent de véritables objets de confrontation politique ou juridique. Car comment attaquer une règle qui n’existe pas officiellement ? Comment contester juridiquement une habitude administrative dont personne ne semble réellement assumer la paternité ?
Le plus fascinant dans cette affaire est que tout le monde connaît cette règle, tout le monde l’anticipe, tout le monde la commente, mais personne ne sait exactement où elle commence juridiquement et où elle finit administrativement. Comme beaucoup de choses au Maroc, elle flotte quelque part entre l’administration, la coutume et l’imaginaire collectif.

Débattre de ce qui n’existe pas officiellement
Le débat sur la dépénalisation de la consommation d’alcool ressurgit régulièrement. Les restrictions imposées par un arrêté des années 1960 demeurent en vigueur, tandis que les pratiques sociales continuent d’évoluer.
Mais ce qui est intéressant n’est pas tant le débat lui-même, que la manière avec laquelle les Marocains s’adaptent à ces restrictions. Pendant que l’on débat de dépénalisation, les Marocains continuent d’acheter, les débits continuent de servir, les fêtes religieuses continuent d’entraîner des fermetures et les consommateurs, résignés, continuent de s’adapter. Autrement dit, la société a déjà trouvé ses propres mécanismes d’équilibre pendant que le droit hésite encore sur la manière de les nommer.
Or il est intéressant de noter que si dans beaucoup de pays, les débats de ce genre passent par des lois clairement assumées, débattues publiquement et défendues politiquement, chez nous, cette ambiguïté raconte peut-être beaucoup plus le Maroc contemporain que la fermeture des débits de boissons elle-même. Parce qu’ici, même les libertés individuelles se négocient parfois dans le flou.
Au fond, cette fameuse « règle de 3 à la marocaine » n’est probablement pas une histoire d’alcool. L’alcool n’en est finalement que le prétexte. Elle raconte plutôt la manière dont le Maroc organise parfois sa vie collective, davantage par le flou plutôt que par l’interdiction frontale, souvent par l’habitude plutôt que par la loi, résolument par le consensus implicite plutôt que par le débat public.
Et c’est peut-être là le véritable génie de cette règle.
Personne ne l’a vraiment votée.
Personne ne semble l’avoir officiellement décrétée.
Pourtant, tout le monde l’applique.
Younes Foudil
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