En 2003, le Maroc découvrait avec effroi l’existence d’une jeunesse « étrange », une jeunesse vêtue de noir, fascinée par les guitares saturées, les logos illisiblement calligraphiés et les groupes aux noms subversifs. Certains journaux les ont labélisés comme secte, d’autres milieux plus rigoristes les ont accusés de satanisme.
Pendant quelques semaines, une partie du pays sembla convaincue que derrière les t-shirts noirs se cachait une armée de disciples de Lucifer prête à renverser l’ordre moral du Royaume. Dans la foulée, de jeunes rockers furent accusés de pactiser avec le diable, arrêtés et poursuivis en justice pour motif de pratiques anticonformistes et pour menace culturelle venue d’ailleurs.
Vingt-trois ans plus tard, ces « satanistes » sont toujours parmi nous, ils ont juste pris de l’âge. Certains ont aujourd’hui des enfants, d’autres dirigent des entreprises, exercent des professions libérales. Quelques-uns ont des rides et quelques touffes grisâtres. Certains d’entre eux étaient présents ces 5 et 6 juin, lors de la quatrième édition du festival Tricinty, organisée au « Cinéma la Renaissance » à Rabat.

L’histoire peut parfois se prêter à beaucoup d’ironie, car lorsqu’on évoque le Metal au Maroc, les clichés s’invitent souvent avant ce genre musical. On imagine des marginaux, des rebelles professionnels, des imitateurs d’une culture occidentale importée. On imagine des cheveux longs, des tatouages, des piercings, des combinaisons en cuir et une rupture assumée avec le reste de la société.
Puis on pousse la porte d’un festival comme Tricinty et les certitudes commencent à vaciller et les préjugés à se déconstruire. Il y a bien des t-shirts noirs, des guitares agressives et des voix qui semblent plus hurler que chanter. Mais, en vérité, il n’y a que des « Tricintiyounes » et des « Tricintiyates », dans leur majorité étudiants, ingénieurs, fonctionnaires, couples, familles entières, des vétérans du Boulevard mais aussi, de simples curieux. Certains parlent exclusivement darija, d’autres « switchent » naturellement du français à l’anglais avant de revenir à la darija.
À mesure que l’on observe cette foule, une question finit par s’imposer : qui sont réellement les métalleux marocains ? La réponse est beaucoup moins spectaculaire que les fantasmes qui continuent de leur coller à la peau.

Contre-culture Moroccan way
A la question « qui sont les metaleux marocains » ? ou plutôt comment arrive-t-on au Metal ? on entend des histoires extraordinaires : un père, un frère aîné ou un cousin, un copain du lycée, une cassette, un CD gravé, Napster, YouTube, une chaîne satellite ou tout simplement une rupture amoureuse. Et à travers ces récits, on reconstitue plus de trente ans d’histoire culturelle marocaine.
La communauté Metal existe au Maroc depuis les années 1990-2000, avec des bands comme Reborn, Immortal Spirit, Nekros, Infected Brain, etc…Elle a grandi discrètement dans l’ombre des grandes scènes médiatiques. Elle a connu les années Boulevard, les forums internet, les cybercafés… Elle a vu passer plusieurs générations de groupes, de fans et de musiciens. Certains de ceux qui fréquentaient ces concerts au début des années 2000 ont aujourd’hui des enfants, une panse pour certains et quelques cheveux blancs pour d’autres. Le Metal marocain a pris de l’âge. Et c’est peut-être précisément ce qui le rend intéressant. Le simple fait qu’un festival comme Tricinty en soit déjà à sa quatrième édition avec des Master Class et des workshops de mixage et de « Air Guitar », montre qu’il existe bien un public et un écosystème culturel qui survit souvent sans soutien massif.
Pendant longtemps, les amateurs de Metal ont été présentés comme une sous-culture importée d’Occident. Pourtant, après quelques heures passées au Tricinty Fest’, cette définition paraît étonnamment réductrice. En fait, à côté du Maroc « carte postalesque », il existe bel et bien un autre Maroc qui produit également du Thrash Metal, du Black Metal, du rock expérimental… Depuis plus de trente ans, des milliers de jeunes Marocains ont construit discrètement une contre-culture musicale. Pas une contre-culture contre le Maroc, mais une contre-culture bien marocaine.

En règle générale, une contre-culture finit souvent par ressembler à une culture parallèle. Or ce que Tricinty Fest’ célèbre, n’est pas un monde parallèle, mais de jeunes étudiants, des ingénieurs, des quinquagénaires, des filles voilées, des musiciens, des parents et des enfants. Il célèbre un Maroc réel beaucoup plus compliqué que les caricatures produites aussi bien par les conservateurs que par les progressistes. Et puis on arrive dans cette salle et on découvre qu’une fille voilée peut écouter du Thrash Metal, qu’un sexagénaire peut hurler les refrains, qu’un ingénieur peut porter un t-shirt Slayer, qu’un étudiant de l’EMI peut faire du Mosh Pit ou qu’un guitariste inspiré par Metallica peut rentrer ensuite dîner tranquillement avec sa famille.
Fait plus important encore, si les métalleux adoptent et utilisent des formes et des codes venus d’ailleurs, ils ne cessent pas pour autant d’être profondément marocains. Certes, notre pays reste ouvert aux multiples genres musicaux et pratiques culturelles, mais il fait mieux, il les transforme, les adapte et les marocanise. Le Metal n’échappe pas à cette logique.
Hijabi Rock
Au-dessus de la foule, un métalleux flotte quelques secondes avant de retomber dans les bras du public. Les corps se heurtent dans un « mosh pit » frénétique. Il y a du mouvement partout. Tout est flou, sauf cette silhouette noire au premier plan. Elle est immobile. Presque méditative. Comme un point fixe dans le chaos. On dirait presque une scène de cinéma.

Cette image raconte déjà une histoire, celle d’une jeune fille voilée qui suit attentivement la scène, la vit carrément même à distance, happée par le cercle endiablé. Or cette scène ne semble poser de problème à personne dans la salle. La jeune fille connaît les groupes, les riffs, maîtrise les codes de cet univers. Elle explique écouter du Metal depuis l’adolescence, bien avant de porter le hijab. Certaines chansons lui déplaisent aujourd’hui parce qu’elle les juge trop vulgaires ou blasphématoires. D’autres continuent à l’accompagner parce qu’elles lui rappellent des souvenirs, une époque, une partie de son adolescence qu’elle ne cherche pas à renier. Elle ne rejette pas le Metal, elle négocie avec lui, le filtre, le réinterprète, comme chacun réinterprète à sa manière la religion, la famille, la modernité ou la tradition.
Le détail le plus révélateur n’est pourtant pas là. Le concert qu’elle attend le plus est programmé le lendemain tard dans la soirée. Elle sait déjà qu’elle devra probablement partir avant la tête d’affiche. Non pas parce qu’elle n’aime pas le groupe ou pour des problèmes de transport, mais parce qu’elle ne sait pas quelle explication donner à sa famille pour justifier une sortie aussi tardive dans le cadre d’un festival Metal.
Cette petite frustration raconte peut-être davantage le Maroc contemporain que bien des discours savants. Car le véritable conflit n’oppose pas nécessairement le Metal à la religion, ni la tradition à la modernité. Il oppose souvent les passions discrètes à leur reconnaissance sociale, à leur légitimité. Dire que l’on rentre tard parce que l’on assiste à Mawazine est devenu banal. Dire que l’on rentre tard parce que l’on assiste à un concert de Post-Metal risque de susciter une réticence, alors que culturellement, les deux démarches sont parfaitement respectables.
Le problème n’est pas toujours l’activité, mais parfois sa légitimité. C’est là que Tricinty Fest’ devient intéressant. Non pas comme festival, non plus comme une sous-culture exotique, mais comme observatoire d’un Maroc que les catégories habituelles peinent à décrire.
Voir dans cette photo « La fille voilée du Mosh Pit » ou « Une hijabi au pays du Metal »serait réducteur. En fait, ce n’est pas la photo d’une personne, mais d’une idée. Parce que le vrai sujet n’est pas elle. Le vrai sujet est la surprise que ressent celui qui la regarde. Autrement dit, ce n’est pas cette fille qui est inhabituelle, mais plutôt notre regard qui reste prisonnier de catégories devenues trop étroites.
Le Maroc de la diversité…des goûts et des couleurs
Le plus surprenant est peut-être que rien de tout cela n’a finalement quelque chose de surprenant.
La véritable singularité ne réside pas dans cette communauté, mais dans le regard porté sur elle.
D’ailleurs, la question qui s’impose est : Qui sont les métalleux marocains ? Parce que la plupart des Marocains n’en savent rien. Ils savent qu’ils existent, les croisent parfois, mais les connaissent mal. Et même les médias les regardent souvent comme une curiosité exotique alors qu’en réalité ils constituent une petite tribu culturelle qui existe depuis plusieurs décennies. Le Metal n’est peut-être plus leur identité, il est simplement une composante de leur identité, et ça change complètement la perspective.

Il est clair que pendant plus de vingt ans, l’imaginaire collectif a continué à associer le Metal marocain à une forme de marginalité héritée de l’affaire des « satanistes ». Pendant ce temps, les métalleux marocains ont poursuivi leur vie. Ils ont étudié, travaillé, fondé des familles, changé de convictions, parfois changé de coiffure, souvent changé de priorités.
Ces gens ne sont pas exotiques, ils sont ordinaires. C’est notre regard qui les « exotise ». Ils empruntent des formes venues d’ailleurs, mais les remplissent avec leur propre vécu marocain. Ils ne deviennent pas occidentaux, ils marocanisent des pratiques mondiales. Et c’est très différent. La fille voilée au concert est justement la démonstration parfaite de ce phénomène. Elle ne vit pas une contradiction, c’est l’observateur extérieur qui croit y voir une.

Les « satanistes » semblent avoir disparu, les Marocains, eux, sont restés. Et en observant les couloirs de Tricinty Fest’, il devenait difficile de voir une contre-culture. On y voyait surtout le Maroc dans sa diversité. Un Maroc inspiré par des sons venus d’ailleurs mais qui emprunte des formes globales pour leur donner une couleur locale, un Maroc contemporain qui refuse de rentrer dans les catégories simples. Ou encore un Maroc où une fille peut porter le hijab, écouter du Post-Metal, refuser les chansons blasphématoires, faire le signe des métalleux, négocier son heure de retour avec sa famille et ne voir aucune contradiction entre ces éléments.
Un Maroc plus bruyant que la moyenne, un Maroc bruyamment correct.
Younes Foudil
Leave a comment