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Ghir Khoudouni

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Il y a des chansons qui ne vieillissent pas et dont les paroles traversent le temps et restent évocatrices, parfois même étrangement d’actualité. Le décor change, le contexte aussi. Le message, lui, perdure.

Lorsque Nass El Ghiwane ont chanté « Ghir Khoudouni », « prenez-moi », « emmenez-moi », les Marocains de l’époque qui l’ont reprise n’y ont pas vu la supplique d’un candidat au départ regardant vers l’autre rive de la Méditerranée, ou du moins pas encore. Il n’y avait à cette époque ni visa Schengen, ni frontières quadrillées, ni Frontex. Mais une autre réalité plus amère, celle des années de plomb.

La chanson raconte les suppliques d’un homme qui souffre, dont le cœur est martelé sans pitié par un forgeron. Il y a la blessure, la trahison, l’injustice. Le cœur est « entre les mains du forgeron », dit en substance la chanson, et celui-ci frappe encore lorsque le feu faiblit. Il y a aussi, plus loin, cette chose essentielle que le titre isolé pourrait faire oublier. Malgré sa souffrance, il reste attaché à sa terre, à son douar et à son pays. Cet homme souffrant supplie pour qu’on l’emmène, mais ne demande jamais qu’on lui donne une autre terre. La destination importe peu, pourvu qu’on le délivre des mains du forgeron.

Mais en août 2026, quelques décennies plus tard, cette chanson prend une étrange résonnance. Comme musique de fond de la crise migratoire de Sebta, « Ghir Khoudouni » redevient d’actualité mais pour dire autre chose que la complainte d’un individu prisonnier d’un forgeron, mais inspire plutôt de nouvelles supplications : « Prenez-moi », « laissez-moi passer », « laissez-moi rester » et surtout « croyez-moi ».

Le bon récit

Ces derniers jours, le bad buzz et la viralité ont fait de la dénommée Wafaa Atid, l’une des protagonistes les plus controversées d’une crise qui la dépasse largement.

Son histoire, racontée notamment par El País, avait tout ce qu’un récit médiatique contemporain aime pouvoir condenser en quelques paragraphes. Le récit d’une jeune femme marocaine qui raconte avoir été contrainte par sa famille conservatrice à quitter l’école primaire, empêchée de sortir ou de travailler et forcée à porter le voile alors même qu’elle serait athée. Puis, en quelques brasses, elle rejoint Sebta à la nage et déclare aux médias qu’elle ne retournerait au Maroc pour rien au monde. Un récit qui, pour certains médias et observateurs européens, suffisait finalement à donner un visage à toute une masse anonyme.

Sauf qu’en face, sur la rive sud, ce récit a fâché. Il a réellement fâché et ulcéré beaucoup de Marocains jusqu’à déclencher un flot d’attaques en ligne contre Wafaa. Des internautes Marocains ont exhumé et partagé à grande échelle des photos de ses voyages à Dubaï, Istanbul, Kuala Lumpur… récupérées sur son compte Instagram, ainsi que des éléments de son parcours professionnel en tant que mannequin, publiés sur LinkedIn… Pour beaucoup, ces éléments suffisaient largement à démonter le récit de celle qu’ils accusent d’avoir rabaissé sa famille et noirci son pays pour rendre son histoire plus audible et acceptable auprès des Espagnols. Pour la plupart, un tel portrait évoquerait davantage des représentations associées à des pays comme l’Afghanistan qu’une réalité courante du Maroc contemporain. 

D’autres médias ont alors entrepris de raconter une autre Wafaa. Celle-ci n’était plus seulement la jeune femme cherchant à échapper à un environnement oppressant. Elle devenait celle dont certains éléments du parcours semblaient démonter, ou du moins, contredire le portrait initial.

Et immédiatement, une question s’est imposée : Wafaa a-t-elle raconté la vérité ? Toute la vérité ? Rien que la vérité ?

C’est probablement la question la moins intéressante de cette histoire. Parce que des photographies prises à Dubaï, Istanbul ou ailleurs ne disent rien de certain sur ce qui se passe derrière la porte d’une maison. Parce qu’avoir travaillé, voyagé ou disposé d’une certaine autonomie ne protège pas nécessairement de toute contrainte familiale, sociale ou personnelle.

Mais l’inverse est également vrai. Une souffrance invoquée ne dispense pas le journaliste de restituer un parcours dans toute sa complexité. Nous ne savons ni ce qu’a réellement vécu Wafaa ni si sa famille lui avait imposé des restrictions et des contraintes. Et, finalement, nous n’avons peut-être pas besoin de le savoir. La question intéressante serait ailleurs. Pourquoi cette version de son histoire était-elle celle, justement, qui méritait d’être racontée ?

Montrez-moi votre forgeron

Un migrant économique n’a pas les mêmes motivations qu’une personne persécutée qui demande l’asile. Une fois la frontière franchie, leurs motivations peuvent se résumer en deux formules presque semblables et pourtant fondamentalement différentes. « Je veux rester » pour l’un, « je ne peux pas retourner » pour l’autre.

Entre les deux phrases existe tout un monde de procédures juridiques, administratives et politiques. L’une exprime un désir. L’autre appelle une protection. Et lorsqu’une administration doit décider qui peut rester, elle ne peut évidemment pas se contenter uniquement d’un « Ghir Khoudouni ». Elle doit déterminer ce que risquerait réellement la personne si elle était renvoyée dans son pays. Et selon la logique de notre chanson, la question pourrait se formuler autrement. « Votre forgeron existe-t-il vraiment ? »

Pour certains, le forgeron n’a rien d’un Thor ou d’un Héphaïstos imaginaire brandissant son marteau. Il existe réellement et ses coups peuvent prendre la forme de violences familiales, de persécutions, de discriminations, de menaces… Pour d’autres, le forgeron sera peut-être plus difficile à désigner. Pauvreté, chômage, absence de perspectives, pression sociale, désir d’ailleurs. Autant de raisons puissantes pour partir, mais qui ne suffisent pas nécessairement à justifier l’octroi de l’asile ou de toute autre forme de protection.

Et c’est ici que le récit change de fonction. Il ne raconte plus seulement pourquoi quelqu’un est parti. Il doit expliquer pourquoi il ne peut surtout pas revenir. Il ne s’agit pas de poser la question, somme toute logique, de la crédibilité des demandeurs d’asile. Il s’agit de quelque chose de beaucoup plus inconfortable. Nos systèmes ont besoin d’histoires qu’ils puissent qualifier et faire entrer dans des catégories. Victime de traite, persécuté, mineur non accompagné, femme vulnérable, migrant économique, réfugié, irrégulier.

À un moment donné, l’être humain doit entrer dans une case pour que le dispositif bureaucratique sache comment le catégoriser et où le caser. Et c’est à ce moment que le récit raconté devient déterminant.

Sauvez-moi du Maroc

C’est ici que « l’affaire Wafaa » cesse de nous intéresser comme cas individuel. Car son histoire a fini par devenir un récit sur le Maroc. Un Maroc où une jeune femme ne pourrait pas vivre comme elle l’entend. Un Maroc des contraintes familiales, religieuses et sociales. Un Maroc dont l’Espagne et les autres pays européens deviendraient, implicitement ou explicitement, le dehors libérateur.

Ce Maroc-là existe-t-il ? A priori oui, pour certains. Son exact contraire également. L’un comme l’autre existent sous des formes beaucoup plus complexes que ne peut le raconter le portrait d’une seule personne. Mais le récit médiatique n’aime guère les adverbes. Il lui faut un personnage, une situation, une contradiction et, si possible, un coupable et « Basta ».

C’est alors que la formule virale « Sauvez-moi du Maroc » cartonne jusqu’à ce qu’on explore un peu plus la médiasphère espagnole pour tomber sur un récit presque inverse. Celui-ci ne demande plus de sauver quelqu’un du Maroc, mais de sauver l’Espagne du Maroc.

Car pendant qu’une partie de l’espace médiatique espagnol raconte le Maroc comme un pays dont certains de ses ressortissants devraient être protégés, une autre partie du débat public espagnol présente les Marocains comme une menace pour l’Espagne.

Et là, on opte avec préméditation pour une rafale de termes volontairement alarmistes. Immigration, délinquance, insécurité, pression migratoire, islam, terrorisme, jihadisme, souveraineté… Et parfois le Maroc lui-même, non plus comme pays d’origine d’individus cherchant refuge ou meilleur avenir, mais comme puissance hostile et point de départ d’une déferlante démographique.

Le même pays finit ainsi par servir de repoussoir dans deux récits contradictoires. Dans le premier récit, le Maroc est dangereux pour le Marocain. Dans le second, le Marocain est dangereux pour l’Espagne. Sauvez-moi du Maroc. Protégez-nous du Maroc. Les deux récits ne sont ni équivalents ni produits par les mêmes acteurs ou les mêmes intérêts, mais ils ont besoin de la même chose, un Maroc simple. Pour l’un, un pays oppresseur. Pour l’autre, un voisin menaçant. Et entre les deux disparaît cet objet décidément peu commode, la réalité.

La fabrique

Le migrant raconte, le journaliste filtre, l’ONG documente, l’administration qualifie, le militant mobilise, le politique instrumentalise et les réseaux sociaux simplifient. Puis chacun récupère la même personne pour lui faire jouer un rôle différent. Victime pour les uns, imposteur pour les autres, menace pour certains, symbole pour beaucoup. Et l’histoire devient d’autant plus efficace que le personnage est simple.

C’est peut-être ce qui est arrivé à Wafaa. Pas nécessairement parce qu’elle aurait fabriqué ou exagéré son histoire. Mais parce que beaucoup de monde s’est mis à fabriquer quelque chose avec son histoire.

Des médias espagnols pouvaient y voir le récit d’une femme marocaine cherchant sa liberté. Des médias marocains, les contradictions d’une narration complaisamment reprise en Espagne. Ses détracteurs pouvaient y trouver la preuve d’un récit fabriqué, tandis que ses défenseurs rappelaient qu’une vie exposée sur Instagram ne constitue pas un dossier d’instruction sur les souffrances vécues dans l’intimité.

Et pendant que chacun débattait de la vraie Wafaa, Wafaa l’être humain, disparaissait. Il ne restait plus que des versions, des remakes et des covers.

Ghir khoudouni

Le personnage de Nass El Ghiwane avait le cœur entre les mains d’un forgeron. Il criait qu’on l’emmène. Mais le chant revenait aussi vers la terre, le pays, la justice, la paix. Le problème n’était pas nécessairement ailleurs. Le problème était le marteau. Aujourd’hui encore, celui qui demande qu’on l’emmène doit souvent montrer le marteau qui le frappe.

Et aussitôt commencent les questions. Qui est le forgeron ? La famille ? La société ? La pauvreté ? La religion ? L’État ?

Puis quelqu’un prend cette histoire. Un journaliste, un militant, un parti, un gouvernement, les réseaux sociaux… Chacun écoute le bruit du marteau, lui donne un sens et le qualifie à sa manière. L’un entend une victime, l’autre une menace, un troisième un récit fabriqué et un quatrième une preuve.

Et peut-être qu’à force de demander au migrant de nous raconter qui il est, on finit par lui demander autre chose, dire qui chacun a besoin qu’il soit. Victime, menace, héros, imposteur, réfugié, symbole… N’importe quoi, finalement. Pourvu que son histoire coche une case et corresponde à une catégorie.

Ghir khoudouni. Prenez-moi. Mais avant de me prendre, écoutez mon histoire. Et avant d’en faire un récit, posez-vous une dernière question.

Qui gagne lorsque je cesse d’être simplement un être humain pour devenir un récit ?

Younes Foudil

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