De Marathon à Athènes, naissance d’un mythe
« Marathon » n’était pas une course à l’origine, mais bien le théâtre d’une grande victoire des Athéniens sur les Perses en 490 avant notre ère. Selon la légende, Phidippidès aurait parcouru la distance de 42 kilomètres séparant Marathon d’Athènes pour annoncer la victoire à ses compatriotes, avant de s’effondrer, épuisé, faute de n’avoir pas eu de ravitaillement en chemin comme il est désormais d’usage de nos jours. Phidippidès courut par pur patriotisme, et depuis, sa performance est devenue bien plus qu’une simple course, mais plutôt une épreuve d’endurance, de dépassement de soi et de sacrifice.

Quelques siècles plus tard, l’histoire et la légende finiront par se confondre grâce au baron Pierre de Coubertin et aux organisateurs des premiers Jeux olympiques modernes d’Athens en 1896, qui décidèrent de ressusciter cette course mythique en hommage à l’Antiquité grecque. Depuis, le marathon est devenu l’une des disciplines les plus emblématiques de l’athlétisme mondial, au point de dépasser le simple cadre sportif pour devenir un véritable instrument de prestige, de rayonnement et de marketing territorial.
Quand les métropoles courent pour leur image
De Londres à Paris, en passant surtout par New York City dont le marathon est devenu un événement mondial autant sportif que médiatique, les grandes métropoles ont progressivement compris tout l’intérêt symbolique et économique de ce type de rendez-vous. Pendant quelques heures, la ville devient décor, vitrine et récit. Les images aériennes traversent les chaînes d’information et les réseaux sociaux, les monuments servent de toile de fond à l’effort humain, tandis que les organisateurs tentent de transformer une simple course en expérience internationale capable d’attirer athlètes, touristes, sponsors et médias.

C’est précisément dans cette dynamique que s’inscrit désormais le Maroc. Depuis plusieurs années, le Royaume multiplie les investissements sportifs et événementiels afin de consolider son image de plateforme régionale capable d’accueillir de grandes compétitions internationales. Dans cette stratégie plus large de rayonnement, le Marathon International de Rabat occupe une place particulière : promouvoir la pratique du marathon au niveau national, attirer les meilleurs athlètes internationaux et inscrire Rabat sur la carte des grandes capitales mondiales de la course de fond, tout en participant à la construction d’une marque « Maroc » moderne, ambitieuse et tournée vers les grands standards internationaux.
Rabat, vitrine du Maroc sportif version 2030
Sur le papier, pourtant, le Marathon de Rabat avait tout pour réussir. Le tracé traversant les principales artères de la capitale devait servir de vitrine à une ville en pleine mutation, entre modernisation des infrastructures, mise en valeur du patrimoine architectural et affirmation progressive d’une nouvelle vocation culturelle et sportive. À travers ce type d’événements, Rabat ne cherche plus seulement à être une capitale administrative : elle ambitionne désormais d’incarner un hub régional du sport, du tourisme et des grandes manifestations internationales.

Et il faut reconnaître au Maroc un savoir-faire de plus en plus visible dans l’organisation de grands rendez-vous sportifs. Du football à l’athlétisme, en passant par les compétitions continentales et internationales accueillies ces dernières années, le Royaume a souvent démontré sa capacité à proposer des événements globalement bien organisés, médiatisés et conformes aux standards internationaux. Infrastructures modernes, capacité logistique croissante, sécurité maîtrisée, communication efficace : le Maroc sportif version 2030 avance vite, parfois même plus vite que ses propres critiques.
Le problème ne venait pas des oranges
Mais il y a toujours un “mais”.
Car derrière les images aériennes, les records chronométriques et les discours institutionnels soigneusement calibrés, quelques scènes de désorganisation sont venues brutalement rappeler une réalité que beaucoup d’amoureux de l’athlétisme marocain dénoncent depuis des années. Ravitaillement jugé insuffisant, confusion logistique, colère de certains participants, vidéos virales et fameuses oranges avariées devenues malgré elles symbole d’un malaise plus profond : le problème du marathon de Rabat ne réside probablement pas dans les agrumes pourris.
Le véritable sujet est ailleurs. Il concerne l’état de l’athlétisme marocain lui-même.

Le long essoufflement de l’athlétisme marocain
Car il fut un temps où le Maroc ne se contentait pas d’organiser des compétitions : il les dominait. Des générations entières de champions ont porté le drapeau marocain au sommet de l’athlétisme mondial : Saïd Aouita, Nawal El Moutawakel, Khalid Skah, Moulay Brahim Boutayeb, Hicham El Guerrouj, Nezha Bidouane, Jaouad Gharib ou encore Soufiane El Bakkali aujourd’hui. Pendant des décennies, l’hymne marocain résonnait régulièrement dans les grands rendez-vous mondiaux et olympiques.
Désormais, le constat est brutal : non seulement le Maroc ne domine plus l’athlétisme mondial comme auparavant, mais certaines compétitions internationales se déroulent désormais sans présence marocaine significative, voire sans qualification dans certaines disciplines autrefois considérées comme des spécialités nationales.

Beaucoup pointent aujourd’hui la responsabilité de la Fédération Royale Marocaine d’Athlétisme et de sa gouvernance sous la présidence d’Abdeslam Ahizoune. Malgré les moyens mobilisés et les ambitions affichées, les résultats ne suivent plus depuis des années.
Ce dimanche 10 mai à Rabat, ce ne sont peut-être pas seulement des oranges qui ont tourné, mais tout le malaise de l’athlétisme marocain qui a brutalement refait surface. La polémique née de quelques vidéos virales, de ravitaillements ratés et d’une organisation contestée vient malheureusement accélérer le lent déclassement d’une discipline qui fut longtemps l’une des plus grandes vitrines sportives du Royaume. À moins, peut-être, qu’il ne soit enfin temps d’y faire le grand ménage, d’y injecter du sang frais… et quelques oranges fraîches également.
Younes Foudil
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