Il existe des villes que l’on ne quitte jamais vraiment. Elles continuent de vivre quelque part en nous, dans une odeur de marée, un bruit de vagues ou une vieille plaisanterie que plus personne ne comprend, sauf ceux qui étaient présents ce soir-là.
Nous continuons encore à parler du gnaoui blanc de temps à autre. Non pas parce que nous espérons enfin le rencontrer, mais parce qu’il nous rappelle une ville qui, elle aussi, semblait presque imaginaire. Une ville où les nuits appartenaient encore aux pêcheurs, aux musiciens, aux rêveurs et aux conversations sans importance. Une ville où le temps ne courait pas encore après les festivals.
À l’époque, nous parlions encore plus volontiers de Souira Marsa que d’Essaouira. C’était moins le nom d’une ville que celui d’une manière de l’habiter. « Souira », pour la médina et ses ruelles. « Marsa », pour le port, les barques bleues, les filets qui sèchent au soleil, les pêcheurs qui rentrent avant l’aube et les conversations qui s’étirent jusque tard dans la nuit. Souira et Marsa ne faisaient qu’un. On ne pouvait pas comprendre la ville sans son port, ni le port sans ceux qui lui donnaient son âme.
À la fin des années quatre-vingt-dix, Essaouira n’était pas encore devenue la destination culturelle que le monde connaît aujourd’hui. À l’époque, peu de personnes visitaient cette ville difficile d’accès. Le Festival Gnaoua venait à peine de voir le jour. Personne ne savait encore qu’il allait changer le destin culturel de la ville. La médina vivait encore à son propre rythme, le port retrouvait son calme une fois le soleil couché, et les maalems passaient d’une ruelle à l’autre avec une simplicité qui paraît presque irréelle aujourd’hui.
C’est dans ce décor qu’un soir de juin 1998, nous nous étions retrouvés au port avec Hassan Hakmoun. Non pas le musicien reconnu qui allait parcourir les scènes internationales, mais simplement un homme qui cherchait un peu de tranquillité après l’agitation du festival. Nous avions trouvé un coin discret, face à la mer. Quelques barques se balançaient doucement contre le quai. L’air portait cette odeur mêlée d’iode, de bois humide et de gasoil qui appartient aux ports de pêche. La ville semblait retenir son souffle, comme si elle ignorait encore qu’elle s’apprêtait à entrer dans une autre époque.
Puis, comme souvent lors de ces longues soirées d’été où les conversations dérivaient au gré des vagues, un jeune Souiri qui nous avait rejoints s’adressa très sérieusement à Hassan Hakmoun : Dis-moi, Maâlem… ça existe, les gnaoua blancs ? Un gnaoui blanc peut-il devenir aussi maâlem qu’un gnaoui normal ?
Un silence. Puis un immense éclat de rire.
Ce n’était pas une question moqueuse. Encore moins une provocation. Elle était simplement le reflet d’une époque et d’une certaine idée de l’univers gnaoua. Dans son esprit, un « vrai » gnaoui ne pouvait être que noir, héritier d’une lignée, dépositaire d’une mémoire et d’une initiation transmises de génération en génération. L’idée qu’un « blanc » puisse devenir maâlem lui paraissait aussi improbable que celle d’un ninja blanc quelques années plus tôt.
Car nous étions alors en pleine époque de la production massive des films d’arts martiaux. Après les éternels ninjas noirs, le cinéma avait commencé à inventer des ninjas blancs, rouges ou dorés. Notre imaginaire mélangeait sans complexe les cultures populaires venues d’ailleurs et les traditions locales. Et ce soir-là, au port de Souira Marsa, cette logique enfantine s’était invitée dans une conversation avec un grand maâlem gnaoui.
Avec le recul, cette question raconte peut-être davantage les années quatre-vingt-dix que les Gnaoua eux-mêmes. Elle dit quelque chose de notre manière d’observer le monde, de le simplifier parfois, mais aussi de cette époque où une conversation pouvait suffire à remplir une nuit entière et où l’on pouvait passer des heures à discuter de sujets parfaitement inutiles sans imaginer qu’ils deviendraient, des décennies plus tard, des souvenirs précieux.
Les années ont passé. Le festival a grandi avec la ville. Et la musique gnaoua a poursuivi son voyage bien au-delà des remparts d’Essaouira. Aujourd’hui, elle est jouée par des Marocains de toutes origines, par des musiciens venus des quatre coins du monde et par des femmes qui se sont imposées dans un univers longtemps réservé aux hommes. La vieille question qui nous avait tant fait rire résonne désormais autrement. Non pas parce qu’il existerait des « gnaoua blancs », mais parce que la tradition elle-même a montré qu’elle pouvait s’ouvrir sans cesser d’être elle-même. Ce qui relevait autrefois d’une tradition familiale est devenu un patrimoine vivant, capable d’accueillir sans renier son histoire.
Il y a quelque chose d’ironique dans cette évolution. Cette vieille question qui nous faisait tant rire ressemble presque, aujourd’hui, à une prophétie involontaire. Le « gnaoui blanc » n’a jamais existé. Pourtant, la musique gnaoua a bel et bien franchi les frontières de ses origines pour devenir un langage universel. Cette petite blague d’un soir au port est devenue une réalité culturelle inattendue. Sans le savoir, ce jeune Souiri venait peut-être de poser, avec ses mots maladroits, une question qui accompagnerait toute l’évolution contemporaine de la musique gnaoua.
Mais ce n’est pas cela que nous évoquons lorsque nous reparlons du gnaoui blanc. Nous parlons d’un port encore silencieux, d’un maalem qui cherchait simplement un peu de calme, d’amis qui ne savaient pas qu’ils étaient en train de fabriquer un souvenir.
Nous parlons d’une époque où les plus beaux moments ne faisaient l’objet d’aucune photographie, d’aucune publication, d’aucune vidéo, d’aucune story. Ils restaient simplement gravés dans la mémoire de ceux qui les avaient vécus.
Peut-être est-ce cela, finalement, la véritable légende. Ce n’est pas celle d’un personnage imaginaire né d’une question maladroite. C’est celle d’une ville qui s’apprêtait à changer de dimension sans que personne n’en ait encore pleinement conscience.
Une ville où le port appartenait encore aux pêcheurs, où les nuits étaient plus longues que les programmes officiels… avant de devenir, près de trente ans plus tard, des histoires que l’on raconte avec le sourire, comme on ouvre un vieux coffre rempli d’embruns.
Le gnaoui blanc n’a jamais existé. Souira Marsa, elle, existe encore quelque part. Dans la mémoire de ceux qui ont eu la chance de la vivre avant qu’elle ne devienne l’Essaouira que le monde connaît aujourd’hui.
Younes Foudil
Leave a comment