On attribue à Sidi Magdoul, figure tutélaire dont Mogador tire son nom, le choix de ce promontoire ouvert sur l’Atlantique. Peu importe, au fond, que l’histoire et la légende se confondent, certaines villes naissent d’un plan, d’autres d’un récit et Essaouira appartient aux deux. Car il faut parfois un certain goût pour choisir un lieu en particulier, et davantage encore pour bâtir une ville.
La médina d’Essaouira n’est pas seulement belle, elle est inspirante et intelligemment dessinée. Rien ou presque n’y semble laissé au hasard. Les rues s’organisent avec une remarquable lisibilité, les espaces dialoguent avec le vent, la lumière et l’océan. L’esthétique n’y est jamais décorative, mais elle découle d’une logique urbaine où la beauté naît de la fonction.
Elle possède cette rare qualité que seules quelques villes méditerranéennes ont su préserver, la facilité de s’y orienter presque instinctivement. Les rues se répondent avec une simplicité désarmante, les perspectives s’ouvrent naturellement vers les remparts ou l’océan, les places respirent, la lumière circule partout. On y flâne sans jamais avoir le sentiment d’être perdu. La ville semble avoir été pensée autant pour les hommes que pour le vent. Chaque rue semble savoir où elle va. Elle est tout simplement sérénissime.

On y perçoit une véritable pensée de la ville et c’est précisément cette pensée qui disparaît dès que l’on franchit les remparts.
Autour de cette médina exemplaire, la ville s’est progressivement étendue. Non pas selon une autre vision, ce qui aurait pu se défendre, mais souvent sans vision véritable. Les rues bifurquent sans nécessité, les diagonales succèdent aux lignes de force, les impasses apparaissent là où l’espace appelait des ouvertures. Bref, le tissu urbain hésite plus qu’il ne compose.
Rien, pourtant, ne semblait l’imposer, ni le relief, ni la géographie, ni encore une quelconque contrainte naturelle. Il ne s’agissait pas de reproduire servilement la médina, mais d’en prolonger l’esprit, autrement dit, la clarté, les proportions et la cohérence. Nous avons préféré additionner plutôt que composer.
Les raisons de cette rupture urbanistique sont sans doute multiples. Il y a d’abord la pression démographique, l’urbanisation rapide, l’anticipation insuffisante, les arbitrages économiques, la spéculation immobilière, la faiblesse de la planification… Peu importe, finalement, la part exacte de chacune, le résultat, lui, est visible.
Ce qui frappe surtout, c’est le contraste. D’un côté, une ville pensée comme un ensemble cohérent, de l’autre, une succession d’ajouts qui semblent avoir oublié le projet initial.
Essaouira « edited »
Longtemps restée une ville discrète, Essaouira est progressivement devenue l’une des principales vitrines culturelles du Maroc. Le Festival Gnaoua et Musiques du Monde a considérablement renforcé son rayonnement international. Cinéma, documentaires, séries, campagnes publicitaires, maisons de couture et créateurs de contenus ont opté pour la cité des Alizés comme un décor naturel.
Cette nouvelle lumière éclaire pourtant autant ses qualités que ses contradictions. Après une simple recherche du vocable « Essaouira » sur internet, les moteurs de recherche abondent immédiatement d’images des remparts ocres, des mouettes, des barques bleues, des ruelles blanchies à la chaux, des ateliers d’artisans, des terrasses ouvertes sur l’océan et des plages balayées par les alizés. Mais aucune trace des nouvelles extensions de la ville, des quartiers récents, ceux où vivent pourtant une grande partie des Souiris.

Ils existent pourtant, mais ils disparaissent presque entièrement du récit visuel de la ville. Ce n’est peut-être pas une omission, mais une sélection. Peut-être est-ce aussi un vieux réflexe collectif à ne montrer ce qui flatte le regard et laisser hors champ ce qui pourrait troubler la carte postale, ce qui pourrait être déplaisant, inesthétique. A ne montrer que ce qui beau, photogénique, « instragramable ». Depuis toujours, les cartes postales mentent un peu. Les réseaux sociaux ont simplement perfectionné l’exercice.
Sauf qu’aujourd’hui, les villes ne sont plus seulement construites, elles sont désormais éditées. Les moteurs de recherche, les plateformes touristiques, les photographes, les influenceurs et les réseaux sociaux fabriquent une ville officielle, celle que l’on montre et que l’on vend. Pendant ce temps, la ville quotidienne, celle que l’on habite, demeure largement hors champ. L’urbanisme produit la ville, tandis que les plateformes produisent son mythe.
Essaouira possède ainsi deux géographies, l’une est vécue, l’autre est racontée, l’une est faite de compromis, d’ajustements et parfois d’erreurs, l’autre est soigneusement cadrée, photographiée, filtrée et répétée jusqu’à devenir l’image universelle de la ville.
Le problème, au fond, ne concerne pas seulement Essaouira, mais traverse la plupart de nos villes. Nous héritons volontiers des chefs-d’œuvre du passé. Nous savons les préserver, les restaurer, les raconter, mais nous peinons encore à prolonger l’intelligence qui les a fait naître.
Nous conservons les formes mais oublions souvent la méthode. C’est peut-être cela, finalement, le véritable héritage de Sidi Magdoul. Il ne nous a pas seulement laissé une ville. Il nous a laissé une manière de regarder le territoire. Nous avons appris à restaurer les pierres, mais nous avons oublié de transmettre l’intelligence qui les avait ordonnées. Nous avons conservé son œuvre mais perdu son regard.
Décidément, Sidi Magdoul avait du goût.
Younes Foudil
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