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Macron – Tebboune : Bise repetita ?

Jouir pleinement de tous ses sens est une bénédiction, développer un sens aigu est un privilège civilisationnel. Sur ce registre précis, il faut reconnaître que nos voisins de l’Est nous dépassent largement pour ne pas dire nous surclassent carrément. Il faut l’avouer, leur organe olfactif, communément appelé « Nif » est hyper développé et a progressivement quitté le simple domaine anatomique pour s’ériger en véritable symbole national, en unique baromètre du nationalisme et de l’appartenance à la partie des martyrs « millioniens ». Il symbolise à lui seul la fierté révolutionnaire, l’irréductibilité historique d’un peuple face à une puissance coloniale.  Il incarne cette capacité singulière à transformer chaque événement géopolitique en question d’honneur. Il faut souligner qu’il aura fallu à nos voisins quelques 132 ans, quand même, pour arriver à développer ce « Nif », symbole de fierté, souvent mal placée et composante centrale de la psychologie collective algérienne.

Ce « Nif » mériterait d’ailleurs qu’on s’y attarde quelques instants. Il n’est ni totalement méditerranéen, ni véritablement gaulois, ni encore amazighe, sinon on aurait le même chez nous autres également. Apparemment, il vient de nulle part, formé ex nihilo. Un nez hyper susceptible, profondément ombrageux, parfois hypertrophié par l’histoire, qui refuse instinctivement les compromis, répulse le pragmatisme l’humiliation et appréhende instinctivement chaque nuance géopolitique en potentielle provocation et en affront civilisationnel. Il est prompt à se (re)dresser nerveusement face à la moindre tension diplomatique ou opinion divergente.

Sauf que le problème, est que parfois, les symboles nationaux finissent par structurer bien davantage que les imaginaires collectifs. Ils influencent aussi les réflexes politiques, les récits diplomatiques et la manière dont certains États vivent la moindre contradiction géopolitique comme une question d’honneur existentiel. Et à force d’être invoqué comme symbole national dans le cas algérien, ce « Nif » semble avoir fini par développer ses propres réflexes diplomatiques. Il a fini par influencer la manière d’appréhender le monde, les rapports de force et même les relations diplomatiques elles-mêmes de ce pays. Et peu de relations internationales illustrent mieux ce phénomène que les relations franco-algériennes.

Si d’habitude les relations diplomatiques se construisent autour d’accords stratégiques, de partenariats économiques ou d’équilibres militaires, les relations franco-algériennes ont depuis 1962, été passionnelles et n’obéissent ni aux canons de la diplomatie, ni à la Realpolitik ni au pragmatisme pur et simple. Du côté algérien du moins.

Ici, une poignée de main devient un message géopolitique, une visite officielle un tournant historique, un rappel d’ambassadeur une crise existentielle et parfois même… une simple bise diplomatique un événement national.

En novembre 2022, l’image de l’accolade entre Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune à Charm El-Cheikh, avait été interprétée dans certains médias algériens comme un véritable triomphe diplomatique et comme le retour tonitruant de l’Algérie sur la scène internationale. L’Algérie compte désormais sur l’échiquier mondial, ou du moins, régional, jubile l’infosphère inféodée à la Mouradia. Derrière le geste protocolaire se dessinait un sous-texte beaucoup plus large : la France qui “revient” à Alger, Macron qui semble prendre ses distances avec Rabat et le retour supposé de l’Algérie au centre du jeu régional. Par contre en France, le traitement fut nettement plus sobre. Quelques commentaires prudents sur un possible dégel, puis retour rapide aux priorités du moment.

Toute l’asymétrie émotionnelle de la relation se trouvait déjà là. Car entre Paris et Alger, la diplomatie ne fonctionne plus vraiment selon une logique classique. Elle fonctionne selon une logique mémorielle, passionnelle et parfois presque conjugale. On se brouille publiquement. On rappelle les ambassadeurs. On multiplie les déclarations martiales. Puis viennent les gestes d’apaisement, les discours responsables et les retrouvailles soigneusement filmées. Jusqu’à la prochaine crise.

Emballement et retournement

La relation franco-algérienne possède une particularité fascinante : chaque réconciliation y est immédiatement présentée comme historique, tandis que chaque rupture prend des allures de divorce civilisationnel. Pendant plusieurs mois, l’infosphère proches du pouvoir algérien avaient célébré le rapprochement avec Paris comme une victoire stratégique majeure. Les images de Macron et Tebboune devenaient la preuve d’un retour en grâce diplomatique, notamment dans le contexte de la rivalité obsessionnelle avec le Maroc.

Puis tout s’est brutalement retourné. Les mêmes plateaux télévisés, les mêmes éditorialistes et les mêmes relais numériques se sont progressivement transformés en machines de dénonciation permanente de la France, accusée tour à tour d’arrogance néocoloniale, d’hostilité envers l’Algérie et de complicité avec Rabat dans l’affaire du Sahara.

La relation entrait une nouvelle fois dans son cycle habituel : exaltation, crispation, rupture symbolique puis réouverture discrète des canaux. Car le véritable paradoxe algérien est peut-être là. Afficher la rupture comme victoire politique… tout en espérant secrètement la réconciliation. Le régime algérien semble incapable d’assumer une véritable rupture stratégique avec Paris, notamment parce que l’escalade symbolique finit toujours par se heurter au réalisme diplomatique.

À force de transformer chaque tension avec la France en démonstration patriotique, le pouvoir a progressivement rendu politiquement délicate toute tentative de normalisation. La difficulté n’est peut-être plus diplomatique. Elle est devenue narrative.

Le « Nif » de Tebboune et le « Nez » de Gogol

Il existe peut-être une manière plus simple, plus psychologique et presque littéraire de comprendre la diplomatie algérienne contemporaine à travers la place qu’elle accorde au « Nif ».

Pas le nez anatomique, mai le « Nif » comme posture existentielle, réflexe politique et mécanique de compensation nationale. Et à bien y réfléchir, le « Nif » de Tebboune semble parfois avoir développé une autonomie que même le Nez de Gogol pourrait lui envier.

Mais il existe peut-être une autre clé de lecture, plus culturelle, plus psychologique et presque burlesque de cette relation franco-algérienne. Le problème du « Nif » est qu’il finit parfois par devenir autonome. À force de bombage de torse, de déclarations martiales, de démonstrations de fermeté et de médiocres mises en scène patriotiques, le régime algérien semble avoir fabriqué une mécanique symbolique qu’il ne contrôle plus totalement.

Comme dans « Le Nez » de Nikolai Gogol, où le major Kovaliov voit soudain son propre nez lui échapper pour mener une existence indépendante, le « Nif » algérien s’est apparemment rebellé et semble désormais vivre sa propre vie diplomatique.

Le « Nif » a compris que les relations avec la France ont commencé à sentir mauvais et que l’Algérie traîne beaucoup de casseroles, et décida finalement de se rebeller, lui qui a été programmé à toujours regarder vers le haut, à mécaniquement dire non, à adopter une posture hautaine, et refuse désormais d’obéir à son maître.

On voit bien la scène, extraite de la nouvelle de Gogol : Tebboune à la place de Kovaliov, « Monsieur, répliqua Kovaliov d’un ton fort digne, je ne sais quel sens donner à vos paroles… L’affaire est pourtant bien claire… Enfin, monsieur, n’êtes-vous pas mon propre nez ? Le Nez considéra le major avec un léger froncement de sourcils. « Vous vous trompez, monsieur, je n’appartiens qu’à moi-même. D’étroites relations ne sauraient d’ailleurs exister entre nous »

Contraint, Tebboune semble courir derrière ce « Nif », derrière cette fierté devenue incontrôlable. Car le problème du « Nif » de Tebboune n’est pas seulement l’orgueil, qu’il soit obligé de dire non par réflexe, de refuser avant même de réfléchir, de transformer chaque compromis en faiblesse ou capitulation symbolique, son problème c’est que la nature même du « Nif » interdit, toute normalisation, tout retour en arrière. Et plus la posture de fermeté est théâtralisée, plus le retour au réel devient coûteux.

Tebboune semble ainsi prisonnier d’une étrange contradiction, il doit rechercher discrètement l’apaisement avec Paris tout en restant enfermé dans une mécanique symbolique programmée pour refuser toute apparence de recul. Mais le « Nif » n’en fait qu’à sa tête.

Canossa n’attend personne

Les déclarations historiques vieillissent parfois plus vite que les crises diplomatiques elles-mêmes. En octobre 2024, Abdelmadjid Tebboune affirmait : « Je n’irai pas à Canossa », excluant toute idée d’humiliation diplomatique ou de retour vers Paris en position de faiblesse. La formule était lourde de sens.

A travers la célèbre pénitence en 1077 de l’empereur germanique Henri IV devant le pape Grégoire VII, Canossa symbolise précisément le dirigeant contraint de revenir vers celui qu’il affrontait auparavant afin d’obtenir réconciliation et apaisement. En recourant à cette référence, Tebboune cherchait clairement à envoyer un message de fermeté souverainiste : l’Algérie ne viendrait ni négocier en position de faiblesse ni demander une quelconque indulgence à la France.

Mais la diplomatie moderne possède ses propres chemins de Canossa : plus feutrés, moins solennels, parfois invisibles… et souvent dictés par le réalisme plus que par l’orgueil. Quelques mois plus tard, les canaux se rouvrent discrètement, les discours deviennent moins incendiaires et le retour de l’ambassadeur français à Alger relance l’idée d’une normalisation progressive. Autrement dit : sans aller officiellement à Canossa, il a tout de même fallu retrouver le chemin du dialogue.

Et c’est précisément là que la chronique franco-algérienne devient fascinante. Parce qu’au fond, cette relation semble incapable de choisir entre la rupture définitive et la normalisation sereine. Comme si les deux capitales avaient fini par institutionnaliser la crispation permanente.

En 2021, au plus fort de la crise franco-algérienne, Abdelmadjid Tebboune avait déclaré publiquement qu’aucun « doux baiser » ne pourrait faire disparaître les nombreux différends opposant Alger à Paris. Quelques années plus tard, il observe désormais avec intérêt le retour des effusions diplomatiques entre les deux capitales. Les lèvres de la diplomatie semblent pourtant avoir repris du service et la question n’est plus de savoir si le baiser aura lieu, mais combien de temps durera son effet.

La diplomatie prisonnière de sa propre mise en scène

Le problème des diplomaties fondées sur l’hyper-symbolisation est qu’elles deviennent parfois prisonnières de leur propre récit. Pendant des mois, la machine médiatique officielle ou para-officielle a présenté la France comme hostile, arrogante, néocoloniale et complice du Maroc. Dans le même temps, les tensions autour du Sahara, les polémiques mémorielles, les affaires Sansal ou Gleizes et les accusations d’opérations clandestines sur le sol français ont considérablement alourdi le climat.

Et pourtant, malgré cette dramaturgie permanente, le pouvoir algérien semble aujourd’hui rechercher une sortie honorable vers une relation plus apaisée. Le plus difficile n’est peut-être pas de renouer avec Paris. Mais, le plus difficile est probablement d’expliquer à l’opinion publique pourquoi il faut désormais renouer avec un pays présenté quelques semaines plus tôt encore comme responsable de presque tous les maux nationaux.

Finalement, la diplomatie franco-algérienne moderne ne passe peut-être plus par Canossa. Elle passe par des gestes feutrés, des réconciliations discrètes, des photos soigneusement cadrées… et parfois, peut-être, par une nouvelle bise diplomatique, en attendant la prochaine rupture.

Au fond, toute la relation franco-algérienne contemporaine semble désormais suspendue à une étrange confrontation symbolique : d’un côté, un « Nif » ombrageux, irréductible et constamment dressé face au monde, de l’autre, les lèvres souples d’une diplomatie française capable de transformer chaque rupture en futur rapprochement. Reste désormais à savoir lequel finira par l’emporter. Le « Nif » algérien, éternellement dressé contre l’humiliation ou les lèvres patientes de la diplomatie française, toujours prêtes à revenir déposer une nouvelle bise géopolitique. Ce qui est sûr, c’est que les lèvres de la diplomatie française reviennent inlassablement troubler le stoïcisme du « Nif » algérien qui se cabre au moindre contact, aussi doux et passionnel soit-il. A ce jour, aucun des deux ne semble l’avoir emporté, une France incapable de renoncer à ses baisers, une Algérie incapable de se départir de ses susceptibilités.  

Et bise repetita

Younes Foudil

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