Un ftour sur l’esplanade du Trocadéro, ça vous tente ? Ce n’est ni un projet abracadabrant ni une idée folle, pourvu que la « moqataa » de Paris VIIe l’autorise par écrit et mobilise assez de mokhaznis et de gendarmes pour assurer le service d’ordre. Imaginez l’esplanade du Trocadéro décorée de motifs marocains, zellige et caftans en tête. Entièrement quadrillée de barrières de la province d’à côté, prêtées pour l’occasion. Non non, oublions les barrières métalliques — même chez nous, on supporte de moins en moins cet « encerclement barriéral ». Disons plutôt de longs rubans aux couleurs nationales, pour marquer « notre territoire » et conjurer toute immixtion malveillante d’un voisin toujours prompt à revendiquer ce qui ne lui appartient pas. En vérité, ce ne serait ni une idée folle, ni un ftour chic et bling-bling, mais simplement la célébration à la marocaine d’un rite religieux au pied d’un monument de la laïcité française. Le religieux en robe marocaine qui vient défier avec une élégance toute marocaine le laïc républicain. Une image presque théâtrale.
Je vois très bien ce choc culturel doux et parfumé, un mélange assumé entre tradition marocaine et symbole français. Ça ajouterait même un peu de relents épicés à la traditionnelle carte postale de cette sobre structure métallique.
Mais pourquoi donc la moqataa de Paris VIIe n’autoriserait-elle pas cette belle cérémonie ? Par pure bureaucratie ? Par effacement vis-à-vis de l’autorité de tutelle ? Parce que c’est une année électorale ? Parce qu’aucune enveloppe sonnante et trébuchante n’a glissé malencontreusement sous la table ?
La légende raconte que personne ne sait au final pourquoi, mais il y a des rumeurs qui circulent dans les couloirs que le blocage viendrait du mauvais entourage du « bon » responsable. Mais que doit-on faire pour arracher notre « Ftour Eiffel ». Doit-on organiser un sit-in devant l’Assemblée Nationale ? Distribuer des tracts ? Ou commanditer de notre diaspora un flashmob prémédité sur la place Trocadéro, chacun trimballant sa marmite de harira, ses briouates, msemens, œufs durs … ou tout simplement son menu en QR code ?
En fait, ce qu’on devrait faire, je pense, c’est essayer de vendre, une fois de plus, notre art de la table et notre savoir-faire culinaire aux responsables de la moqataa du VIIe. Constituer un bon dossier de plats et de recettes labellisées 100% marocaines. Mais pourquoi viser aussi bas tant qu’on a la possibilité de remettre ce dossier aux honorables locataires de l’Assemblée Nationale pour qu’ils fassent pression sur les bureaucrates de la moqataa. Chez nous ça marche à coup sûr, un seul coup de fil et l’affaire est pliée. On est conscients que ça serait un brin plus compliqué dans la patrie des droits de l’homme et de la séparation des pouvoirs si chère à Montesquieu, mais ne dit-on pas « qui ne tente rien, n’a rien » ? Si les hommes bloquent on passera par leurs épouses, voilà. Il doit bien y avoir parmi leurs épouses, celles qui affectionnent tout particulièrement nos « babioles » qui ravissent leurs papilles et rehaussent leurs allures par de soyeuses broderies. On aime bien la « carte postale Maroc » dans l’Hexagone et il faut exploiter ce filon.
Mais pour faire bonne impression, ou plutôt forte impression, ne devrait-on pas mettre à contribution nos honorables « instagrammers » pour partager avec les édiles franciliens leurs stories des ftours huppés dans les hôtels de luxe, sur les rooftops et dans les restaurants à thème. Les fameux ftours à 750 dirhams. En Euros ça serait normalement correct. Un buffet ostensiblement garni, des dattes présentées dans des écrins tels des bijoux, des recettes traditionnelles revisitées, des batboutins ou petits batbouts farcis au saumon, des msemen quatre fromages, le tout, dans une ambiance traditionnelle, des serveurs en jabador et gants blancs, sur fond sonore discret de nouba andalouse. Franchement c’est donné, bradé, cadeau comme on dit aux puces de Clignancourt.
De la sorte, on serait les premiers à avoir réussi à mondialiser le ftour. Mais, il y a toujours un « Mais » malheureusement.
Malgré tous ces alléchants goodies, pourrions-nous investir l’espace public parisien aussi facilement dans un pays qui a une farouche tradition de laïcité ? La réponse est simple : chaque société, y compris au Maroc, fixe des règles claires et codifiées sur l’usage symbolique de l’espace public. Et la question n’est pas « est-ce qu’on peut pratiquer ? » mais plutôt « peut-on pratiquer publiquement ? » D’où le corollaire logique : À quel moment un rite religieux ou un rituel social deviennent-ils un acte politique par leur simple visibilité ?
L’Europe face au Ramadan : tolérance, gêne, adaptation
Sans tomber dans les caricatures d’une « Europe islamophobe » ou d’un « Maroc superficiel », chaque société négocie la place du religieux selon ses propres équilibres. Si on prend le cas de la France, le rituel religieux privé y est généralement accepté tandis que le rituel visible donne souvent lieu à des débats, conformément à sa longue tradition laïque et à son attachement au respect de la diversité. D’autres pays européens, par contre, ont une approche plus pragmatique. Par exemple, dans certains championnats européens, notamment en Angleterre, des arbitres ont brièvement interrompu des matchs pour permettre à des joueurs musulmans de rompre le jeûne. Ailleurs, des fédérations ont refusé toute interruption formelle, invoquant la neutralité ou la stricte application des règlements. Dans le monde du travail également, beaucoup d’employeurs considèrent le jeûne comme une affaire privée qui ne saurait justifier une pause spécifique en dehors des cadres conventionnels. Dans le même temps, certaines villes organisent des ftours publics, des entreprises communiquent sur l’inclusion et des institutions valorisent la diversité et le vivre-ensemble.
Ces situations révèlent des approches différenciées du Ramadan en Europe, oscillant entre accommodement pragmatique et rigidité laïque, entre adaptation ponctuelle et refus de toute visibilité religieuse dans l’espace public. Le Ramadan devient alors un test de tolérance, un marqueur identitaire et même parfois un terrain de crispation.
Deux espaces, deux logiques
Au Maroc, le Ramadan ne se discute pas. Il structure. Il ne s’insère pas dans la société mais il la redessine entièrement. Les horaires administratifs sont aménagés — au grand soulagement des détracteurs du GMT+1 —, les programmes télévisés s’adaptent, les transports, les commerces et même les rythmes urbains s’alignent. Le Ramadan a toujours été familial, convivial, communautaire et ancré dans la sobriété du moment de rupture. Mais dans certains milieux urbains, il s’est transformé en « happening », en performance esthétique et en expérience à consommer plutôt qu’en moment à vivre.
Ailleurs, le Ramadan interroge l’espace public. Chez nous, il le définit. À Paris ou à Bruxelles, rompre le jeûne dans l’espace public peut devenir un sujet de débat national. À Rabat ou à Casablanca, on débat surtout de l’adresse du meilleur ftour et on se bouscule pour rompre le jeûne sur les plages. Le même rite, deux univers symboliques : un espace traversé par des tensions autour de l’expression du religieux et un autre où le rituel tend parfois à se spectaculariser. Un espace où la présence religieuse est négociée, discutée, parfois contestée. Et un tout autre où elle est normalisée, intégrée et même esthétisée. La vraie question n’est peut-être pas de savoir si l’Europe a un problème avec l’Islam, mais plutôt comment les sociétés européennes négocient-elles la visibilité du religieux dans l’espace public ?
Entre débats sur le voile, polémiques sur l’abattage rituel, prières dans l’espace public ou adaptations ponctuelles dans le sport et certains milieux professionnels, le Ramadan devient alors, un miroir des tensions contemporaines.
Au fond, que représente aujourd’hui le Ramadan ? Est-il un acte spirituel intime ? Un marqueur identitaire collectif ? Un sujet politique ? Ou est-il réduit à une simple scène sociale chargée de symbolisme plus que de piété ? Le Ramadan serait alors un révélateur : lorsque l’Europe débat de la visibilité du Ramadan, le Maroc débat-il de sa mise en scène ?
Ce « Ftour Eiffel » n’est peut-être que le reflet d’un Ramadan qui voyage, se transforme, qui dérange… et parfois se met en scène.
Younes Foudil
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